Amazone. Une trilogie

Amazone. Une trilogie

« Quand se profila nettement la fin de l’époque et qu’au lieu de conquérants, d’assassins, de brigands et de profanateurs accompagnés de prêtres marmonnant, des arbres et animaux domestiques migrèrent sur le continent austral, quand Copernic, Galilée et Giordano Bruno grandirent dans l’humanité européenne et prononcèrent leurs paroles – c’est à ce moment que les administrateurs d’un ancien monde d’Europe commencèrent à se dessécher. La force qui fait une chose, en a accompli de grandes même dans l’ignoble. »

Exilé, Alfred Döblin trouve aussi refuge dans les livres qui stimulent son imagination. À la Bibliothèque Nationale de Paris, il tombe sur une quantité de sujets historiques qui, entre 1935 et 1937, nourriront les trois volumes de son roman consacré à l’Amérique du Sud. À Berlin déjà, l’auteur aimait faire voyager son doigt sur une carte de géographie. En exil, privé de ses moyens d’existence, il trouve l’inspiration dans les grands albums de photos et les atlas. Il dévore également les reportages en couleur, les « ethnographies magnifiquement illustrées », les contes et légendes des Sud-Amérindiens. C’est ainsi que mûrit son « livre des Indiens », œuvre polyphonique qui englobe plusieurs siècles. Ce projet devient une trilogie sur fond historique et religieux, la critique épique d’une civilisation, qui n’est pas sans rappeler les meilleurs romans du « réalisme magique » auxquels il ne cède en rien en sensualité et en ressort dramatique.

I. Voyage vers le pays sans mort

Au XVIe siècle, le monde paraît encore aller pour le mieux, du moins en Amérique du Sud » : l’Amazone mythique qui jaillit de la montagne « comme un monstre à la crinière folle », ce fleuve légendaire violent et incroyablement profond, véritable mer d’eau douce courante qui emporte tout sur son passage, est devenu le symbole poétique d’une force naturelle toute-puissante, un être fabuleux quasiment divin, maître de la vie et de la mort. Au-dessus de ses eaux séculaires et jeunes, aux immenses ondoiements « volètent les colibris multicolores. Les crocodiles se laissent entraîner par le courant. Le paresseux gémit sur son arbre. L’anaconda chasse les singes. Mille espèces de poissons apparaissent et disparaissent au gré des pulsations de l’eau. »

Même dans la forêt inextricable et grouillante du bassin amazonien règne la loi éternelle de la naissance et de la mort. Même les humains qui l’habitent (ainsi que les femmes qui tiennent les hommes en esclaves sexuels) vivent en harmonie avec la mère-nature, y compris toutes les cruautés possibles par-delà le Bien et le Mal. Avec une fascination évidente, l’auteur décrit en introduction que les hommes à la peau brune passent leur temps à « pêcher et paresser, chasser et paresser, dormir, manger, danser et aimer » ; il relate avec quelle dignité et humilité ils considèrent la faune et la flore, ils écoutent les augures et les sorciers et goûtent tout ce que « l’enfer vert » leur offre ; ils rêvent d’un paradis où l’on ne meurt pas, où il n’existe rien de mal et où pousse un arbre miraculeux, père de toutes les créatures, qui les nourrit et les emportent dans des sphères célestes, vers leurs ancêtres vénérés et les grands esprits qui, depuis des temps immémoriaux, visitent ce cosmos sous différentes apparences : le récit est un hymne à la nature animée ; une déclaration d’amour à la « Terre délicieuse », une prose à nulle autre pareille.

Soudain, sans s’y attendre, les « païens basanés » avec leurs arcs, leurs flèches et sarbacanes se retrouvent face à face à de « Blancs » sans scrupule, armés d’armes à feu. Commence un hypocrite chemin de croix au nom du christianisme. Des Espagnols et des Allemands, soldats, aventuriers, joueurs, possédés, tortionnaires et esclavagistes, tombent à bras raccourcis sur les peuples d’Amérique du Sud incapables de se défendre –  « Tout est à moi ! L’or ! Les femmes » – ; ils font valoir des droits de propriété et, vite fait bien fait, proclament la région entière comme leur Éden : « Le volcan Europe avait commencé à cracher ses hommes. Il en déferla sur toutes les côtes. Avides d’or et de découvertes, ils voulaient la guerre, la puissance, la gloire. » Ces exploiteurs assoiffés de profit, parjures et ivrognes se prennent pour des seigneurs ; même les intrus moins excessifs répandent une indicible souffrance et sèment la destruction : « Nous avons une grande mission pour la civilisation dans cette colonie. Tout n’est ici que forêt vierge, herbes, steppes et marécages. Avec l’aide de nos troupes nous construirons des citadelles et des villes. Nous ne sommes pas nombreux. Si nous étions plus, nous n’aurions que faire des Indiens. Mais il ne viendra plus personne, car, en Espagne, on sait déjà combien la vie est dure ici. En fin compte, nous aussi, nous sommes utiles aux sauvages pour les accoutumer à une vie morale. Et cela ne se fait pas en une nuit. »

II. Le tigre bleu

Ce qui a été ébauché dans la première partie, se trouve ici développé. En effet, des religieux respectueux de l’ordre de dieu tels que le dominicain Fra Bartolomé de las Casas et des missionnaires qui déplorent profondément que « les conseillers et légats de nos rois [aient] dépouillé et tué un monde aussi grand et riche à la grande honte de notre religion » sont dans une mauvaise situation. Les médiateurs forts de leurs principes moraux sont convaincus qu’on ne peut concevoir aucune excuse aux exactions barbares commises par les conquérants, causant par là- même une « diminution inouïe de la race humaine ». Plus encore : ils finissent même par croire reconnaître dans la vie paisible des indigènes indiens « qui mêlent si drôlement le sacré au quotidien » la manifestation de la vraie doctrine de Jésus : « Comme nous avons bien fait de venir après tant de crimes, de cruauté et d’infamie de la part des Européens. » Mais même l‘« État théocratique » instauré par des Jésuites de bonne volonté et représentant « la seule tentative de dimension humaine » a fini par échouer et ce fut le cas pour le modèle historique de la république jésuite de l’actuel Paraguay. La vision du « Canaan » des pères jésuites, d’une communauté humaine vivant en autarcie sur l’« Arche de Noé », échoue en raison des réalités économiques et politiques d’ici-bas. Et parce que l’on s’éloigne lentement mais sûrement du projet idéaliste des pères fondateurs s’annonce aussi la fin de la « république chrétienne » auto-défensive. La « magnifique tentative humaine » fait naufrage, l’expérience sociale est un échec. Mais l’histoire absurde marquée par la lutte acharnée d’idéologues de l’objectif final se poursuit.

D’incorrigibles prophètes à voix de fausset continuent malgré tout à miser sur des paradis terrestres ou sur une Jérusalem céleste, quitte, au besoin, à passer sur des corps dans le futur. Le « Grand Père » lui-même en perd la patience et « veut détruire la Terre ». En-dessous de son hamac « le tigre bleu se repose. Le grand serpent garde la porte. Le père a donné l’ordre au tigre bleu d’apporter le feu sur la terre. Ce dernier est déjà en route. Le tigre bleu avance. Il déchire les hommes. » Aucun sauveteur n’est en vue, nulle part.

III. La nouvelle forêt vierge

Conquête, oppression, fuite, expulsion et destruction, autant de parallèles avec notre XXe siècle désenchanté qui s’imposent à nous et qui forme un réseau de motifs que l’on retrouve tout au long des trois romans de la trilogie. « Les évènements de ces quatre cents dernières années reflètent, sous forme d’allégorie poétique, la situation politique telle que l’a vécue l’Europe face à la menace fasciste » (Manfred Beyer). Toutefois, de nos jours, tout a été calculé, évalué, la Terre est entièrement explorée et conquise. L’Homme se voit en le maître de la nature et a conquis le monde. Pourtant ce soi-disant progrès dévore déjà ses enfants « dégénérés » qui misent à leur tour sur le pouvoir et la force. Troupes blanches contre troupes blanches, de nouveaux affrontements guerriers s’annoncent déjà : « Ladite Guerre mondiale venait de s’achever, l’Allemagne vivait un formidable développement. Il fallait être au courant pour pouvoir se servir, et tout était terriblement tentant, parce que tout bougeait, l’État, la société, l’Église, la laïcité, l’industrie, le commerce. »

C’est dans ce contexte que l’on devine déjà l’évolution fatale, marquée d’inimaginables crimes commis sous le signe de doctrines de salut modernes incluant jusqu’au génocide systématique. Quoi qu’il en soi, le saut dans le temps typique et les lieux du final (Cracovie, Berlin, Paris) indiquent, sans équivoque possible, que les questions traitées dans les deux volumes de l’histoire coloniale peuvent être interprétés comme des lamentations à la fois sur la patrie perdue et sur l’impitoyable persécution des juifs dans la « jungle » européenne des croix gammées. C’est dans ce sens que la « trilogie amazonienne » enrichit le roman historique d’une autre forme littéraire et constitue en même temps un « dernier livre européen » aux accents satiriques d’une grande actualité. L’ouvrage séduit toujours par la force imaginative et linguistique intacte d’un poète qui a fui son pays par des chemins détournés. Döblin fait « par la narration, le bilan général de notre civilisation » ; celui-ci se termine là où il a commencé sous d’autres prémices. L’appel lancé désespérément à de « nouveaux chantres, de nouveaux poètes, de nouveaux combattants » dans un monde « profané » reste sans effet. Personne ne semble vouloir écouter les individus isolés, obstinés et récalcitrants qui dénoncent de fatales perpétuations. Aussi non seulement le modèle de délivrance « prométhéen », mais également le modèle de délivrance mythique naturel selon lesquels « tout phénomène serait régi par un sens immémorial » se révèlent être une utopie régressive. Sur les bords du fleuve séculaire, l’esprit de l’eau Sirrush bruisse sous l’apparence d’un serpent : « Il plongea dans l’eau, ils furent des milliers à le suivre dans le tourbillon ».

par Dieter Stolz, traduit par Isabelle Lestang & Françoise Lassebile