L’assassinat d’une renoncule et autres récits

L’assassinat d’une renoncule et autres récits.

«Son bras se dressa, la canne siffla, vlan la tête vola. Elle culbuta en l’air, disparut dans l’herbe. Le cœur du négociant battait la chamade. Et balourde la tête coupée chutait, fouaillait son chemin dans l’herbe. Profondément, de plus en plus en plus profondément, elle traversait le tapis végétal et s’enfonçait dans le sol. Et la voilà qui filait dans les entrailles de la terre, aucune main ne pouvait plus la retenir. En haut, du tronc mutilé, un liquide gouttait, du cou jaillissait  un sang blanchâtre, suivit la tête dans sa trouée, un mince filet d’abord, telle la bave qui, chez le paralytique, s’échappe aux commissures des lèvres, puis un fleuve épais, visqueux avec une crête d’écume jaune qui coulait droit sur M. Michael et celui-ci en vain cherchait à s’enfuir, sautillait à droite, puis à gauche, s’apprêtait à franchir d’un bond le flot qui déjà déferlait à ses pieds.» (Traduction Philippe Ivernel).

Nous recommandons chaleureusement le recueil protéiforme paru en novembre 1912 sous le titre « L’assassinat d’une renoncule » à tous les lecteurs qui souhaitent aborder avec circonspection l’œuvre monumentale d’Alfred Döblin. En effet ces premiers récits de l’épicurien exceptionnel, qui sont parus presque incidemment entre 1903 et 1911, sont suffisamment éloquents, au meilleur sens du terme consacré, et ont contribué à susciter encore plus d’envie.

On a tenté déjà à l’aide de moult concepts de faire concorder les douze chefs d’œuvre littéraires autonomes de Döblin, réunis après coup en un cycle. Critiques et chercheurs parlent « d’études de cas poétiques » ou de « contes modernes ». Ils se montrent enthousiastes de ces « nouvelles » piquantes qui font immédiatement penser à E.T.A. Hoffmann ou à E.A. Poe. Ils admirent « les poèmes symphoniques » ou « les chefs d’œuvre miniatures de l’expressionisme », que le médecin écrivain qualifie lui-même de « pièces fantaisistes, burlesques et grotesques ». Il est certain que les impulsions émanant des premières proses lyriques de Döblin suscitent toujours une agitation productive et ont survécu aux modes fluctuantes sans laisser de vert-de-gris. Celui qui recherche seulement une lecture agréable devra aller voir ailleurs.

Trois exemples révélateurs :

« ……Ella « destinée » à onze ans à la danse s’enfonce intentionnellement des ciseaux dans le corps à la fin de sa courte vie assombrie par le dégoût, le refoulement et la haine de soi …..

….La maigre chanoinesse aux cheveux grisonnants sait tout à coup qu’elle va mourir, face à l’eau noire de la fonte des neiges ; et déjà la mort personnifiée, « un mufle rustique », se jette près d’elle dans le lit et lui saisit les genoux…..

…. Le Blasé se souvient dans une plainte et une mise en garde antiféministe de sa vaine recherche de l’amour, « ce joug lourd et indigne », et achève ses misérables notes par une phrase qui rappelle les formules catholiques de rédemption :  Mon Dieu, viens soulager mon âme malade…. ».

Un bilan troublant qui n’est pas sans rappeler notamment les protagonistes bizarres de Franz Kafka. Nul doute, dans les histoires de Döblin aussi, tout tourne autour de personnages excentriques pris dans des situations extrêmes, de fous, personnages pathologiques et démasqués, qui depuis le péché originel ont une peur bleue de la moquerie. Les histoires sont centrées non pas sur des sujets autonomes et sûrs d’eux, mais sur des hommes abattus, livides ou mégalomanes et sur des femmes arrogantes, timorées ou mélancoliques, souffrant d’obsessions ou de contradictions internes. En bref, l’aspect complexe de ce recueil est défini par des personnages caractéristiques et des antihéros bien trop humains de type tragi-comique. Mais ce n’est pas avec des genres d’explication monolithiques que l’on rendra justice aux différents textes. Leur auteur plonge en plein dans la vie humaine, il puise dans cette plénitude. Le monde narré, planté dans le champ de tension de Eros et de Thanatos, renferme donc, comme si cela allait de soi, des expériences personnelles d’ivresse et des possibilités de toxicomanie, des phantasmes de force et de pouvoir importants d’un point de vue social, des rêves et des traumatismes très personnels, des mythes traditionnels, ainsi que par ailleurs des légendes incroyables, des chimères et l’inconscient comme phénomènes inéluctables d’une réalité complexe.

La prose brève de Döblin, autant stylée qu’expressive, séduit au niveau de la forme, d’une part par le renvoi des processus psychiques dans les représentations du monde extérieur, d’autre part par le changement significatif des perspectives, passant du récit distancié au monologue intérieur.

Ce qui saute par ailleurs aux yeux, c’est le jeu obstiné de modèles, de complexes thématiques et le travail basé sur des doubles contrastés, qui renvoient aux contradictions insurmontables entre le corps et l’esprit ou entre le moi et la nature – les métaphores classiques de l’amour et de la vie (mer, forêt, fleurs) étant renforcées et modifiées sous l’effet du pathos. Compte tenu de ce contexte, on ne peut pas seulement considérer cette célèbre histoire comme l’exemple type pour les stratégies narratives constamment liées au sujet et propres à un écrivain ambitieux en quête de ses propres possibilités d’expression. Déjà « L’assassinat d’une renoncule », un recueil écrit avec talent, établit des critères esthétiques et vaut à juste titre jusqu’à aujourd’hui comme un témoignage phare de la littérature moderne.

Influencé par des éléments du Jugendstil (Art nouveau) et une prise de conscience expressionniste, Döblin peut être considéré dès son premier ouvrage comme un pionnier avide d’expériences dans le domaine de la langue allemande.

par Dieter Stolz, traduit par Isabelle Lestang & Françoise Lassebile