Berlin Alexanderplatz. L’histoire de Franz Biberkopf

Berlin Alexanderplatz. L’histoire de Franz Biberkopf

«Le moment effroyable était arrivé, (effroyable, Franze, pourquoi effroyable ?),  les quatre années étaient passées. Les battants de fer noir qu’il contemplait depuis un an avec un dégoût croissant « dégoût, pourquoi  dégoût ? » s’étaient refermés derrière lui. On l’exposait de nouveau. Au-dedans les autres étaient menuisaient, laquaient, triaient, collaient, en avaient encore pour deux, cinq ans. Il était à l’arrêt du tramway.

La punition commence.

Il se secoua, déglutit. Il se marcha sur le pied. Puis il prit son élan, et se retrouva assis dans le tram.  Au milieu des gens. Parti. Au début c’était comme quand on est chez le dentiste, il a saisi une racine avec la tenaille et il tire, la douleur augmente, la tête va exploser. (…) En lui, ça criait d’effroi : Attention, attention, c’est parti. (Traduction Olivier Le Lay)

Cela se passe en 1929 : « La question que me posait Manas était la suivante : comment cela se passe pour un brave gars dans notre société. Voyons comment il se comporte et à quoi ressemble notre vie, de son point de vue à lui. Cela est devenu Berlin Alexanderplatz », une œuvre didactique à caractère épique qui avec « Ulysse » de James Joyce et « Manhattan Transfer » de John Dos Passos compte parmi les romans de grandes villes les plus importants de la littérature internationale. « L’histoire de Franz Biberkopf », l’œuvre la plus populaire de Döblin, a fait sensation dès sa publication ; elle a connu d’excellentes ventes et a été traduite dans toutes les langues majeures.

Diffusée dès 1930 en pièce radiophonique, elle a été ensuite adaptée avec succès à l’écran l’année suivante avec Heinrich George dans le rôle principal.

Le récit est de deux sortes, comme le suggère déjà le double titre du roman qui pose les priorités : d’un côté il évoque en tableaux grandioses le Berlin de la fin des années vingt qui devient à proprement parler l’adversaire dans le brutal combat de survie du héros désigné dans le sous-titre. De l’autre, il raconte une histoire basée sur des personnages exemplaires, celle d’un ancien terrassier et déménageur du nom de Franz Biberkopf qui, après avoir purgé quatre ans de prison pour meurtre, s’est fait «le serment » « devant le monde et lui-même » de rester « honnête ».

Une trajectoire de vie touchante d’un personnage fort sympathique et rempli de contradictions, un plan qui menace à maintes tentatives d’échouer lamentablement, en raison en fin de compte du protagoniste lui-même, incapable de réflexion personnelle. Ce n’est qu’à l’issue de la « cure de violence » déterminée par le rythme trépidant de la métropole en question que la « chose terrible », qu’était la vie de Biberkopf, prend quelque chose qui ressemble à du « sens », comme l’annonce l’auteur omniscient avec une impétuosité didactique. « À la fin, nous le retrouvons, arpentant l’Alexanderplatz, bien changé, amoché, mais tout de même retapé. De cette histoire, profit tireront tous ceux qui, comme Franz Biberkopf, habitent peau humaine et à qui il advient, à l’instar dudit Biberkopf, d’exiger de la vie plus que le morceau de pain ».

En toute ironie, l’explication visée de cette étude de cas mise en scène à la façon d’une parabole et portant sur des situations basiques et élémentaires de la vie gâchée est évidente – au même titre que l’intention que l’on ne découvrira que dans les dernières pages du livre : il s’agit d’un appel résolu à la connaissance de soi, à sa propre responsabilité et à la solidarité en des temps sombres et menaçants. Car la campagne allemande bouillonne de nouveau, sur elle plane la menace d’une nouvelle guerre mondiale : mais cela vaut la peine de réagir. C’est ce que semble avoir compris le suiviste bien trop humain, Franz Biberkopf, après sa « nouvelle vie » préparée au fil de neuf chapitres, comme concierge suppléant. L’inventeur de ses propres monologues le veut ainsi.

« On ne peut pas se défendre contre la grêle et la pluie, mais contre beaucoup d’autres choses on le peut. Je n’accuserai plus la destinée, comme je l’ai fait auparavant. Ce qui nous arrive, cela n’est pas la destinée, et au lieu d’apporter à ce quelque chose votre vénération, regardez-le en face, empoignez-le et détruisez-le ! »

Mais ce qui est déterminant pour la formidable signification du « roman d’apprentissage » (Entwicklungsroman) polyphone et par conséquent non psychologique, ce sont moins ses qualités morales et didactiques en campagne contre la croyance au destin qui en soi a des conséquences fatales. Ce sont bien plus les stratégies de la narration moderne développées dans le cadre de la symphonie de la grande ville brillamment rythmée. Que soit remercié le régisseur suprême  de cet arrangement expérimental littéraire qui a abordé l’œuvre avec la distance exigée et avec un humour subtile, et ce en dépit de tout le tragique de la situation. C’est apparemment sans effort qu’il choisit les registres appropriés au sujet traité : des allocutions accompagnées d’un clin d’œil au lecteur sur l’illustration de la simultanéité des événements personnels et sociopolitiques jusqu’au protocole de conscience artistique, des entrelacs associatifs et dynamiques de motifs sur les effets de distanciation jusqu’aux compositions lyriques et déformations versifiées. En particulier, la technique de montage et de collage déjà pratiquée par Döblin dans ses œuvres précédentes est poussée à la perfection dans « Berlin Alexanderplatz ». Qu’il s’agisse de formules publicitaires, d’annonces de journaux, de gros titres, de rapports météorologiques, de conseils horticoles, de statistiques d’abattoirs ou de citations tirées de la Sainte Écriture (Job, Jérémie, Salomon), pour le régisseur omniprésent tout devient matière, au service de son expérience narrative.

« Franz Biberkopf, d’un pas ferme, se promène dans les rues : gauche droite, gauche droite. Faut pas prétexter la fatigue, pas aller au bistro, pas boire. On verra bien. Un boulet dans l’air passe…. On verra bien. Est-ce pour moi ? …. Je tombe. Gauche droite, gauche droite. Un tambour roule, les bataillons se forment. Enfin, il respire. À travers Berlin. Quand les soldats par la ville s’en vont… Et pourquoi ? Mais pour ça, pour le dzing, boum boum et ra-ta-pla. Les maisons sont immobiles, le vent souffle à sa guise. Ohio ! Ha ! Ha ! »

Différents types de textes – dans le cas présent : un chant de soldat, un poème de Ludwig Uhland « J’avais un camarade », une farce d’Alexander Cosmar « Les pirates » et une citation de la Bible (St. Jean 3,8) – sont associés les uns aux autres pour former un ensemble d’un effet saisissant. La force suggestive du « style cinématographique » qui en appelle à tous les sens fait ici forte impression.

Mais en même temps, chaque lecteur est invité par le procédé narratif consciencieusement mis en évidence à ne poser aucune perspective, à rester éveillé, à se fabriquer ses propres images. Les niveaux de style et les perspectives changent en permanence. La continuité narrative éloignée de la réalité se dissout elle-même dans les microstructures, le monde en surface est constamment transpercé, pour reprendre les paroles du célèbre narrateur, tout est broyé en morceaux à maintes reprises, afin que la réalité apparaisse effectivement.

« Les paroles vous assaillent, il faut faire attention de ne pas être renversé. Si de l’autobus tu n’as cure, il fera de toi une compote aux pommes mûres. Je ne jure de rien dans ce bas monde. Patrie chérie, sois tranquille. J’ouvre les yeux, je ne me laisserai plus berner si facilement. Souvent, ils défilent devant ses fenêtres au son de la musique, le drapeau flotte au vent. Biberkopf les regarde d’un air détaché, sans se déranger : Tiens ta gueule et marque le pas, dans nos rangs, avance mon gars ! S’il faut que je marche dans vos rangs, je payerai, plus tard, de ma tête, ce que d’autres ont manigancé. C’est pourquoi je vérifie tout moi-même, et si, le moment venu, je trouve que ça m’arrange, j’agis en conséquence. La raison a été donnée à l’homme ; les bœufs, eux aussi, forment une confrérie. »

Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler est nommé chancelier du Reich. Le 28 février, Alfred Döblin, candidat au prix Nobel de littérature, l’un des plus grands écrivains de son temps, fuit les tambours antisémites et les traqueurs du National-socialisme pour se réfugier à Zurich. Le 10 mai, ses ouvrages sont officiellement brûlés dans de nombreuses villes allemandes. Döblin continue d’écrire, imperturbable.

par Dieter Stolz, traduit par Isabelle Lestang & Françoise Lassebile