Le combat de Wadzek avec la turbine à vapeur

Le combat de Wadzek avec la turbine à vapeur

«Les belles usines ronflantes. Comme tout change après plusieurs années. Étendu sur le dos, il somnolait. Devant ses yeux tournait sans cesse un cercle, un cercle avec des rayons. Une roue. Une roue à turbine. Des tuyères jaillissaient de fins éclairs de vapeurs. Cela ne s’arrêtait pas. Peut-être pouvait-on la combiner avec un piston. Dans son rêve Wadzek bricolait. L’homme n’est pas si mauvais. Tel un cadenas fermé, le nom de Rommel était dans sa bouche. Les femmes, qu’en est-il des femmes ? Elles sont maniaques du ménage. Dans son rêve il souriait. Un cheval trottait, trottait.»

La « Donquichotterie » tragi-comique, écrite «d’une seul traite» en 1914 (Oskar Loerke), avait fait également l’objet au préalable de vastes recherches, en particulier sur le complexe thématique « Technique et industrialisation ». L’ouvrage « Le combat de Wadzek avec la turbine à vapeur » n’est paru qu’en 1918, peu avant la fin de la Première Guerre mondiale, sans perdre pour autant son caractère explosif, bien au contraire. Car les structures sociales et personnelles déformées par Döblin ont à nouveau connu un grave regain conjoncturel, immédiatement après la catastrophe. Et là, pas de fin en vue.

Le Berlin contemporain, Berlin d’avant-guerre, dépeint avec force, est le lieu de l’événement absurde, tel qu’on peu l’imaginer dans tous les états dits communément capitalistes. Au centre de l’action focalisée sur un conflit dramatique, on trouve deux propriétaires d’usine très différents, mais tout autant cyniques répondant aux noms de Franz Wadzek et Jakob Rommel, qui tentent par tous les moyens permis et réprouvés de la stratégie d’entreprise de s’arnaquer mutuellement. Rommel, le plus fort, qui vise avec détermination la modernisation de l’usine, gagne-petit de la guerre, réussit, en tout cas, pour ce qui touche au fonctionnement de son entreprise. Wadzeck, « le faible », toujours « réprouvé, criminel » perd et son usine et le contrôle sur son petit cercle familial. Le malin plaisir de Rommel, les quolibets de sa femme et la moquerie de sa fille Herta sont les seules choses sûres pour le « pauvre nigaud ». Mais la colère « concentrée comme la petite flamme d’un ventilateur à oxygène » ou le désespoir ne parviennent pas à s’imposer à lui, c’est seulement « pour une courte période que Wadzeck se sentait clair et déterminé, après il fallait de nouveau courir ».

Le gros industriel ruiné et père surmené d’une petite famille reste fidèle à la maxime douteuse de sa survie, et ce en dépit d’une vie calamiteuse. Wadzeck s’adapte désormais tel un rêvasseur aux ambitions pédagogiques et au caractère névrotique, il se faufile, fuit dans des mondes imaginaires délirants et semble pourtant convaincu, à vrai dire de se retrouver lui-même lors de son ridicule « odyssée» à la maison. L’humour est lorsqu’on rit de l’énorme fossé qui sépare les nombreux protagonistes cités ici et issus de la littérature internationale des personnages du roman. Car même si la fille cultivée de Wadzeck, déjà en introduction, souligne non sans un clin d’œil : «Le destin est sur notre maison. Agamemnon n’est pas contre nous », son père qui oscille entre timidité et folie des grandeurs n’est évidemment pas fait pour le rôle du vrai héros tragique. Il en va plutôt ainsi : un Jakob/Jacob irréel  se bat avec un garnement / l’Ange « déchu », les scènes originales bibliques pérennisées pas uniquement par Rembrandt sont ici radicalement dépouillées de toute magie.

L’atmosphère narrative parfaitement antihéroïque de ce monde s’enracine dans « le comique douloureux, la gravité humaine et le pur comique ». Ici aucun phénix ne renaît des cendres, les miracles mythiques de la renaissance sont bel et bien absents. C’est apparemment transformé que Wadzek se retire lors d’un « happy end brisé de façon résolument ironique » (Gabriele Sander) en compagnie de Gaby, l’ex-maîtresse de son adversaire Rommel, dans le pays des possibilités infinies. Un dernier tout petit triomphe, d’autres forfaits et des conflits de guerre dans le contexte familial, économique ou de politique internationale se laissent déjà entrevoir, il ne peut être question dans ce contexte parodique de catharsis ou de l’éducation réussie de l’espèce humaine : « Vous voyez, il ne l’a pas pris en compte. Il n’est pas besoin de changer de caractère, on peut aussi changer de pays. Le brave homme, il n’a jamais osé l’imaginer. Il ne me fera pas devenir son Macbeth ». Bertolt Brecht aimait le « Wadzeck » critique de la société, inspiré par « le sublime inversé », surtout pour sa tendance anti-tragique : « C’est avant tout un livre fort. Il laisse l’homme pudiquement dans une demi pénombre et ne fait pas de prosélytisme ». Merci à son narrateur qui ouvre ici par bonheur plusieurs possibilités de signification. Car le directeur principal de la pièce, anonyme gardant à tout moment le pathos de la distance esthétique, ne laisse sciemment rien voir de la vie intérieure des personnages qui, derrière leurs masques, font penser à des marionnettes. Ce régisseur qui tire les fils n’abreuve pas son public d’explications  ou de suppositions bassement psychologiques sur les éventuels motifs d’action. Il se contente surtout d’apporter des descriptions très détaillées, des déroulements et des mouvements instructifs sur la scène littéraire. « L’association au lieu de la psychologie, beaucoup d’action, beaucoup de dialogue qui nous bourdonne aux oreilles, ce que l’on chope au vol doit suffire.» (Ingo Schulze). Ici sont utilisés tous les moyens stylistiques appropriés de la prose moderne, allant des éléments du cinéma (muet) – montage, rotation, ralenti, gros plan – à la « mécanisation de l’humain » à l’ère technique, par exemple quand la communication avortée doit être fixée dans l’image : « L’objet du roman est la réalité dénouée. Le lecteur est confronté en toute indépendance à une action aménagée, aboutie ; il est invité à porter un jugement, pas l’auteur ! ».

En bref, le narrateur de « Wadzeck » prend les choses au sérieux en éliminant toute psychologie, qui représente à ses yeux « une présomption de dilettante, un discours scolastique, une emphase ruminée, un lyrisme raté et hypocrite ». Et même si l’on ne veut pas saluer le « combat de Wadzeck avec la turbine à vapeur » comme un « roman achevé à tous points de vue » – selon Oskar Maria Graf – et ce en dépit des techniques narratives novatrices transposées avec virtuosité, il est à noter que cette œuvre qui reste encore à découvrir réserve beaucoup de surprises au lecteur consciencieux, sensible au merveilleux humour hermétique et à un art littéraire d’un genre délicieusement novateur». (Anthony W. Riley).

par Dieter Stolz, traduit par Isabelle Lestang & Françoise Lassebile