Hamlet ou la fin d’une longue nuit.

Hamlet ou la fin d’une longue nuit.

« Moi, je veux l’honnêteté. Rien que l’honnêteté. Je suis parti à la guerre parce que leur compagnie me dégoûtait et que je n’ai pas trouvé en eux la moindre étincelle d’honnêteté et de conscience. Pas un seul homme, pas une seule voix au nom desquels j’aurais eu envie de dire « oui » à ce monde. La mort n’a pas voulu de moi. Elle m’a rejeté dans cet antre pourri qui n’est même pas un enfer. Elle a gardé ma jambe en garantie, le reste je dois d’abord le gagner. Les guerres ? Le fondement des guerres, quel est-il ? L’abîme sans fond de la lâcheté et du mensonge. »
(Traduction d’Elisabeth et René Wintzen, Fayard, 1988)

N’est-il pas révélateur que le roman « Hamlet », cycle moderne de mille et une histoires dans la tradition du « Décameron », achevé en 1946, ne soit paru que dix ans plus tard aux éditions Rütten & Loening en RDA : « La guerre était finie depuis longtemps. On commémorait les grands débarquements, la bataille de Normandie, les bombardements atomiques de Nagasaki et Hiroshima. Cela était entré dans les livres d’histoire. Mais l’avait-on vraiment vécu ? » Cela, le soldat anglais Edward Allison le ressent forcément dans son corps et dans son âme. C’est pour cette raison que le rapatrié « Eddy », gravement blessé et intérieurement déchiré, s’interroge et questionne ses proches, implacablement, sur les causes de la boucherie et du désastre. Traumatisé, le béquillard en quête de la vérité menace de devenir fou ; il est hanté par ses angoisses et ses cauchemars et n’arrive pas à trouver la paix. À la recherche de son Moi perdu, Edward Allison creuse et recreuse compulsivement, avec l’acharnement d’un fou furieux, tel un possédé qui cherche coûte que coûte à savoir « ce qui les a rendus, lui et tous les autres, malades et mauvais ». Mais visiblement peu de ses contemporains de ce côté et de l’autre du pays des juges et bourreaux partagent son impudente quête laquelle, idéalement, construit une identité. Ici comme là prédominent « de l’hypocrisie, de la facilité, de la paresse, de la médiocrité, de l’abrutissement et de la malhonnêteté ». Une explication s’impose.

Le rideau se lève : des mécanismes de refoulement, des jeux de masques et de rôles marquent le texte et la scénographie jusqu’au cœur de l’État caractérisé par de fatales continuités. Quelque chose est pourri dans la vieille Europe, quelque chose qui pue jusqu’au ciel. De nouvelles guerres sont déjà en préparation dans les conférences de paix : « on se méfie l’un de l’autre, on négocie et on ne veut pas être lésé. Or ces gens qui négocient, qui se méfient, ces représentants de l’humanité auxquels les efforts conjugués des mathématiciens, des chimistes, des physiciens, des techniciens et de ingénieurs de l’industrie et de la finance permettent d’entrer en possession d’armes épouvantables et de disposer du pouvoir de déclencher le déluge et de nous exterminer, nous qui n’en pouvons mais. » Les signaux sont clairs : une famille marquée par un gros potentiel de conflits de conscience et d’énormes mensonges devient le miroir de toute une société.

La maison de la famille Allison est une villa de campagne que les bombardements n’ont pas touchée et qui devient le théâtre d’une guerre. À en croire les discours des personnages, cette guerre fait rage en nous tous : « Nous recélons en nous beaucoup de choses, toute une ménagerie, et, de temps à autre, nous collons sur tel ou tel animal ou figure l’étiquette « Moi », et lui laissons la priorité ; ce moi est chargé de représenter un tout. Nous avons en nous, non, nous sommes un seul peuple, avec ses bourgeois, ses prolétariens, ses nobles et ses chambres de représentants, avec un parlement et avec un roi. Même avec des révolutions, de nombreuses révolutions selon l’âge. » De cela résulte une autoanalyse dramatique, « une sorte de roman psychanalytique » et, en même temps, un « exemple parfait de composition intertextuelle » (Horst Steinmetz) qui, en dépit de toute sa gravité, ressemble « à un jeu d’improvisations » (Walter Muschg).

Sur le banc des accusés du fils, il y a tout d’abord et surtout son père, Gordon Allison, écrivain renommé. Gordon, qui s’est forgé une notoriété en tant qu’auteur de récits de voyage, a ensuite gagné beaucoup d’argent avec des nouvelles humoristiques et même accru sa popularité pendant la guerre avec des traités héroïques sur l’endurance des soldats au front, ressent très désagréablement la pression d’Eddy. Qu’est-ce signifie tout ce cinéma ? En expert de l’esquive, il propose de mettre fin à l’éternelle et abstraite dispute sur la culpabilité et la responsabilité et d’exposer ses arguments à l’aide de cas concrets en se racontant des histoires au lieu de discuter. Son but est clair : le conteur imaginatif avoué souhaite échapper à un contre-interrogatoire qui le chargerait, en se réfugiant dans un domaine où il est à son aise, notamment celui de la littérature. Car, à son avis, tous les êtres vivants en chair et en os sont tous devenus « des personnages chimériques, des êtres imaginaires », « des marionnettes qu’un acteur manipule à l’arrière-plan, au loin dans les nuages ». Pour cela, les meilleures conditions consistent à « affirmer quelque chose, sans surprendre l’autre ». Il en sera fait selon sa volonté, mais attention : « Imaginer signifie vivre la réalité dans sa plénitude ».

Alors, les membres de la famille se retrouvent avec des amis et des parents dans sa bibliothèque (où sinon ?) et tentent d’exposer leurs convictions à l’aide d’exemples intemporels, de leurs points de vue et styles respectifs. Sur fond de mythes, de vies de saints, de poèmes amoureux, de contes et d’œuvres classiques de la littérature mondiale, ces protagonistes lettrés racontent des mensonges révélateurs à double fond. C’est un combat acharné avec d’autres moyens qui s’enflamme. D’une part, l’attention s’attarde du coup sur des questions de technique narrative et des aspects métafictionnels (« Il a dissimulé, il a menti. On appelle cela écrire. ») D’autre part, les cadavres jusque-là bien cachés dans la cave de la villa d’été, c’est-à-dire dans le psychisme des gens concernés, sont peu à peu mis au jour.

Il y a, par exemple, l’histoire du tyrannique roi Lear racontée à l’assemblée par le frère de la mère d’Eddy, James Mackenzie, dans le but d’ouvrir les yeux de Gordon Allison : « Nous connaissons tous le drame de Shakespeare, son grand drame terrible et bouleversant dont le personnage principal est un vieux roi que sa famille blessé dans sa chair. Était-ce bien le roi Lear ? C’est une pièce de théâtre efficace. Si je fais abstraction de tout ce qui relève du théâtre, le décor, l’exagération propre au jeu du héros, que reste-t-il ?…  C’est l’histoire d’un clown. Imaginez la scène. Dès que Lear apparaît, on se met à rire ; il va au-devant de sa famille, réunie solennellement, prête à la curée … pour lui exposer le projet que son pauvre cerveau malade a mis au point et qui va le condamner : leur faire don de tout ce qu’il possède. La famille écoute : le coq chante, il veut qu’on le plume – et ils ne se le feront pas dire deux fois. » Mais, comme le « verrat sauvage » avide de plaisir des anciens Celtes – incarnation d’un Moi vorace, assoiffé de pouvoir et insatiable –  ne semble pas être mort une bonne fois pour toutes, le cochon d’égoïste vit encore. Dans cette interprétation d’une l’histoire du monde fatale, le roi Lear ne trouve, en tout cas, pas de dieu pour le dompter.

Un autre exemple est celui du prince Hamlet, d’autant qu’Edward Allison s’identifie de plus en plus au héros tragique par excellence et s’imagine avoir pour mission de découvrir un effroyable crime et d’en punir le coupable : « J’ai l’impression d’être Hamlet auquel on ment, que l’on veut distraire et envoyer finalement en voyage – parce qu’on le craint – et parce qu’il sait ce qu’il s’est passé. » Mais, bien que la mission actuelle consiste à analyser, à la lumière de notre époque et dans toutes les règles de l’art, les héros tragiques d’antan qui « ne prennent aucune ride tels qu’Œdipe, Faust et Don Quichotte », la tragédie du héros du même nom n’atteint pas non plus le cœur du problème.

Suivent d’autres propositions d’identification. Au centre de la seconde moitié de cette galerie des glaces littéraire, il y a non pas le parricide (il ne sera malheureusement pas question ici de la sœur d’Edward Kathleen), mais le drame d’un enfer conjugal et ses conséquences : « C’est comme si les parents entretenaient une perpétuelle querelle qu’ils n’arriveraient pas à régler. »  C’est là qu’entre en scène la vie de Sainte Théodora, « la femme, un être humain, anéantie », prototype de l’ange humain déchu. La mère d’Eddy désespérée suit son exemple. Alice, au premier abord l’exact contraire de sa brute de mari, ne peut pas, elle non plus, continuer à vivre ainsi et raconte alors à Edward une histoire « aussi réelle que ton entrée dans l’armée, que le débarquement en France, que la traversée de l’océan Pacifique et la bombe qui a coulé votre croiseur », notamment l’histoire des crimes commis par son (présumé) père contre elle. Sa décision est prise : « Je ne veux qu’une chose : voir le jour où je me vengerai, puis je veux mourir. Je ne veux pas d’une nouvelle vie, car je suis trop vieille pour cela ; mais je veux du moins en finir de manière à me regarder en face, avec honnêteté, comme tu l’as dit. » Le retour de son fils chéri lui a donné des ailes, la femme depuis si longtemps solitaire dans sa souffrance fait tout pour échapper à son rôle de victime (sans reculer devant les dégâts). Dans une pulsion autodestructrice, elle quitte la maison et, grâce aux soins d’un institut de beauté, se transforme en Théodora moderne, en pur objet de désir. Alice découvre en elle des instincts d’autrefois, la débauche, le désir, la sexualité. Pourtant, elle veut cesser de se déchirer et aspire à s’éteindre, à trouver la vraie « paix » et renonce (presque) au monde.

N’est-il pas étonnant que, malgré des décennies de blessures et les catastrophes de l’époque, le tout s’achève en une réconciliation sous le signe de la prière qui ouvre de nouveaux horizons. Finalement, comme par une miraculeuse révélation, tous les acteurs de l’histoire trouvent encore le moyen de se démêler des embrouillaminis dans lesquels ils se sont eux-mêmes empêtrés : « La longue nuit du mensonge prend fin. » Comme le veut la légende, Alice-Théodora, la pieuse pénitente, est accueillie au ciel par des anges quand elle arrive purifiée. Le despote Gordon Allison, guéri de son égoïsme, se débarrasse de tous ses masques d’animaux et prend le parti de sa famille, même de son fils : « Il faut que je lui dise que je ne lui ai jamais été hostile. Qu’il me pardonne. Si seulement il me pardonnait ! Oh Alice, tu peux prier. Prie pour que je le voie encore, lui tende la main et puisse lui dire que je l’aime. Oh, j’ai honte de moi ! »  Et à sa femme, qui a fini par se convertir à la vie humaine, l’époux repentant avoue qu’il doit se confesser, car il a gravement péché contre elle ; il a follement été jaloux et méchant envers elle. Il ne souhaite rien autant que de la voir rétablie pour qu’ils puissent se réconcilier et qu’elle puisse lui pardonner. Et effectivement, les deux époux, alors même dans les bras de la mort, se pardonnent mutuellement leur faute (ainsi qu’à tous ceux qui les ont offensés). Pour encore plus de délivrance : l’authentique lettre d’adieu de sa mère agonisante guérit manifestement Eddy jusque dans son âme. L’enfant de ses parents reconnaît que le mal (et par conséquent la cause de toutes les guerres) peut s’installer dans n’importe quel individu et donc en lui aussi: « C’est moi ! » Les vertus chrétiennes triomphent. Contrairement à ce qu’il a prévu initialement, à savoir se retirer dans un monastère, l’unijambiste revenu de la guerre décide de partir pour l’inconnu : « Et c’est ainsi qu’ils roulèrent dans la ville grouillante et tumultueuse. Une nouvelle vie commençait. » Telle est la volonté du narrateur de cet émouvant roman qui réussit le tour de force de rendre poétiquement justice à tous les personnages de cette famille complexe. Rideau.

par Dieter Stolz, traduit par Isabelle Lestang & Françoise Lassebile