Manas. Poème épique

Manas. Poème épique

« Le monde est déchaîné. / La tromperie est arrogante, la tromperie est pleine d’attraits. / La tromperie est la sève de ce monde. / Comment y remédier ? / Le seul moyen, c’est la connaissance. / Chercher et s’agiter dans ce monde ne sont d’aucun secours. / Tout comme atténuer les sons n’aide pas à combattre le bruit. / Il n’y a que la surdité. / Qui s’oppose à la force qui s’affiche meurtrière, / qui brandit des massues, tire à l’arc, jette du feu ? / Aucune armée. / Une armée ressemble à l’autre. / Mais la cire fond au contact du feu ».

Alfred Döblin est toujours bon pour une surprise, il en va de même quant à l’histoire de son œuvre. À peine ce contemporain lucide a-t-il terminé son récit de voyage sur la situation politico-sociale dans le pays voisin éprouvé par la douleur (« la Pologne doit avoir peur ! ») que l’auteur, incroyablement productif et apparemment inspiré par des études sur l’hindouisme, se précipite aussitôt sur un sujet qui semble avoir été tiré d’un scénario dangereux, un rêve éternel d’humanité, reprenant ainsi presque naturellement une forme surannée, l’épopée versifiée, « afin d’imposer à cette très vieille tortue sacrée l’allure du présent. » (Robert Musil).

« Manas » paraît en 1927, poème épique en trois volumes, « sommet de la poésie mythique expressionniste » (Walter Muschg), chant lyrique gorgé d’allitérations, d’assonances et d’onomatopées, porté par l’habituel pathos de rigueur. « La prestation de Döblin est aussi audacieuse que réussie », résume son collègue Musil qui, à l’encontre des autres critiques, se montre enthousiaste de ce projet universel, de cet hymne.

Basée sur des motifs extraits de l’épopée nationale indienne, le Mahâbhârata, c’est l’histoire du fils de roi de Udaipur qui, jaillie de l’imaginaire de l’auteur, se déroule en boucles répétitives. Ce récit est celui de cet homme qui voit sa vie d’un jour à l’autre placée sous une tout autre lumière, ou plus exactement, assombrie de façon terrifiante. De retour chez lui victorieux après une grande bataille, son « cher soleil » lui est brusquement arraché et le général en chef ébranlé au plus profond de lui, comme sous l’effet d’une extase, se met à déplorer les terreurs de la guerre sempiternelle qui ne connaît pas de vainqueur, au milieu de la liesse et des festivités. «  Et là j’ai vu leurs bouches et leurs yeux et leurs fronts/ les visages implorant de mes ennemis, qui se plombaient / j’ai déniché les âmes dans leurs corps / J’ai battu l’œuf : pour la première fois j’ai vu jaillir le jaune / le blanc-jaune, – je crache, j’en tremble encore quand je pense / que j’ai failli être tué ».

Le regard rempli de dégoût pour ce qui se passe derrière les apparences, seul à seul avec les mourants, il est terrassé par l’épouvante et conclut amèrement : « toute victoire est vaine », à tel point que Manas ne souhaite rien d’autre que de n’avoir jamais vu le jour. « Moi, Manas, fils de prince/ moi, vainqueur, de retour du désert de sel/ je crie : oui, je veux être des morts/ je veux partir les rejoindre, me faire déchiqueter, me faire écraser, / je préfère la douleur, la douleur / à la vie, à la vie ». Sa décision est sans appel. Manas veut se faire « broyer » par Shiva, le Dieu nature au troisième œil, à la gorge bleue et aux multiples voix, « le Libérateur, Celui qui délivre de tout », peut-être même le Tout-Puissant, pour mourir comme incarnation de la douleur fulgurante qui détruit tout dans le domaine des morts de l’Himalaya. Sa volonté s’accomplira, il est vrai, sous des signes précurseurs différents. Manas sera tué par son propre instructeur, et cela grâce à la cruelle intervention de démons.

Mais sa tendre épouse, la légendaire Sawitri, ne peut ni ne veut s’accommoder de la mort de Manas qu’elle a aimé par-dessus tout. Elle refuse de se faire brûler avec son cadavre sur le bûcher et part arracher son époux au royaume des ténèbres, au royaume de Shiva, « la douleur vous mène sur le bon chemin ». Et cela coûte que coûte. Sawitri voyage à travers « tous les mondes » avec tous « ses sens » vers son bien-aimé. Rien ne peut la retenir ni la détourner de son but. Et finalement cet être surnaturel se donnera au Bienfaiteur des âmes enveloppé de serpents, à Celui qui bouleverse le monde, au Dieu des pénitents, elle donne son corps à Shiva, pour permettre la renaissance de Manas. Tout s’accomplit. L’étincelle se propage, la force de son amour ramène effectivement le fils du roi sur terre, le ramène à la vie, tandis que Sawitri devenue déesse pénètre dans l’au-delà à la suite de celui « au pied fleuri » : « Être mort ! Renaître »  s’écrit Manas ravi. Sawitri lui « a enlevé tous les doutes », si bien que désormais il « ne s’éteindra plus ».

Dans la troisième partie du récit versifié, Manas ressuscité va à sa propre rencontre. Il accepte la douleur la plus terrifiante, celle d’exister, et se sent plus fort que jamais. Même le maître de la luxure dansant, le magicien, le joueur, le Shiva extérieurement repoussant, mais aux multiples apparences, ne semble pas invincible, comme le pense brusquement Manas, enivré par la folie de la toute puissance. « C’est un être, un rejeton / comme nous. » « Il vit ce qui peut te tuer./ Il vit ce qui t’a fait naître ! ». Il semblerait, le temps d’une illusion, qu’il n’y ait plus de limites à la libération magistrale de Manas, « demi-dieu » partagé entre manie et dépression. Mais le vainqueur immodéré reconnaît ensuite son aveuglement au cours d’une vision panthéiste, rempli du « délice » divin et de la nostalgie de la bienheureuse Sawitri.

Il trouvera en fin de compte son « vrai » moi humain : « Il a franchi la frontière qui mène au royaume de morts,/ les démons ne lui ont pas résisté, / et il a dérobé des âmes qui venaient se plaindre, / qui aspiraient à revenir sur terre, au plaisir de la terre./ Il y avait là suffisamment de plaisir, / il y avait là suffisamment de plantes, d’animaux et d’hommes, / dans lesquels elles pouvaient vivre,/ eux qui ne voulaient plus vivre /qui avaient besoin de nouvelles âmes ».

S’appuyant sur la valeur terrestre du héros, Manas parcouru et transfiguré par l’amour divin avoue dans une apothéose finale tenace se confronter désormais de toutes ses forces au nom de Shiva au « chagrin des hommes » qui ne les fait pas plonger, mais les élève. Car la douleur est et reste dans le monde merveilleusement rythmé de Döblin : «Elle chante en nous, du matin au soir, comme un petit oiseau./ On veille à ce que le petit oiseau reçoive de la nourriture / de jour en jour, d’année en année. » Amor fati ? Le problème de la théodicée reste sans réponse. Il nous faut bien l’admettre.

par Dieter Stolz, traduit par Isabelle Lestang & Françoise Lassebile