Montagnes, mers et géants

Montagnes, mers et géants

« Le plan du dégel du Groenland ébranla les citadins à la façon d’un éboulement. Un étonnement frisant l’effroi renversa les esprits. Des ingénieurs, physiciens, se plongèrent dans le plan. De tous côtés, les sénats au complet prirent part aux débats. On avait le sentiment de se trouver confronté à une décision de toute une vie. Les sénats étaient sous tension, se tenant sur leurs gardes, comme pour l’autorisation de la nourriture synthétique. Les experts projetaient de faire travailler en soi la force inouïe des glaciers en plein dégel. Ils continuaient de chercher ; on ne voulait pas en rester au dégel du Groenland, mais provoquer un changement climatique de toute la moitié nord du globe. »

Incroyable, mais vrai : quelques années seulement après que l’auteur en pleine recherche se soit plongé au cœur du XVIIe siècle pour élaborer son « Wallenstein », paraît en 1924 le roman de science-fiction intitulé « Montagnes, mers et géants » qui, résultant d’intenses études en sciences naturelles, pose de nouveaux critères dans un genre complètement nouveau. Cette œuvre de Döblin est un « grand roman exalté, oublié qu’il nous faut redécouvrir et qui a été écrit comme sous l’effet d’une surpression visionnaire » (Günter Grass). Quoi de plus étonnant que d’imaginer ce qui pourrait se passer du XXIIIe au XXVIIIe siècle, si un contemporain éclairé, visionnaire imaginatif, projetait au-delà de son époque les potentiels du « monde industriel » qui se profilent déjà. Volker Klotz parle de « prose de haute tension » en évoquant le résultat de cette expérience linguistique audacieuse. Ingo Schulze complète en évoquant la vision d’«un présent prolongé de 800 années » qui se transforme, passant de « descriptions hymniques à la nature à des descriptions guerrières en staccato via des nouvelles fantastiques».

On trouve un éventuel motif narratif dans la question : « Que deviendra l’homme s’il continue à vivre ainsi ? ». Mais c’est seulement dans le prologue de deux pages que se fait entendre en direct la voix d’un narrateur avec un début fraîchement téméraire : « Vous, forces sombres et terribles, emmêlées, Vous, forces douces et délectables, belles à la limite de l’imaginable, non persistantes, terribles à la limite du supportable. Mille pieds, mille esprits, mille têtes tremblant, saisissant, vacillant. Qu’avez-vous l’intention de faire de moi ? Que suis-je en vous. Il me faut parler de vous, dire ce que je ressens. Car qui sait combien de temps je vais encore vivre. Je ne veux pas quitter cette vie sans avoir ouvert ma bouche sur ce que je ressens, j’épie et je pressens, souvent avec effroi, maintenant avec calme. » Le « je » apparemment parfaitement ambivalent confère par la suite à ces pressentiments une expression poétique, en s’appuyant notamment sur des scènes terriblement présentes qui auraient offert à des auteurs moins inspirés de la matière cauchemardesque, bien plus qu’un simple funeste présage apocalyptique.

«Montagnes, mers et géants », nomen est omen, un roman utopique d’aventure et d’épouvante sans précédent : Il n’est rien d’autre célébrée ici que la naissance d’un projet d’anticipation de neuf chapitres, englobant toutes les parties de la terre dans l’esprit de « l’histoire fabuleuse et effrayante de ce que font les hommes pour eux-mêmes et pour leur environnement» (Volker Klotz).

L’intrigue est remplacée par un pot pourri de thèmes, présenté de façon fragmentée comme une chaîne de causalité dans un contexte romanesque. Des peurs préhistoriques, des besoins (de religions, de substituts), des passions corporelles et spirituelles qui sont parfois vécues sans souci de casse, cela en dit long sur l’ambivalence des prétentions de la composition qui reflètent des phénomènes de l’époque, incluant toutes les projections exigées entretemps par le progrès technique et les récidives barbares.

Une nouvelle fois, Döblin se présente comme un narrateur virtuose et moderne ayant plus d’un tour dans son sac. Les conséquences fatales des agressions dans la nature que l’on peut imaginer pour l’homme et la société sont ici mises en scène avec force. D’un point de vue concret, il faut énumérer la « synthèse » artificielle « des produits alimentaires »qui mène aux crises de surproduction ; les symptômes d’aliénation de communautés frappées par des épidémies de suicides et la folie de l’asservissement au cœur de gigantesques « cités urbaines » en fin de compte souterraines ; des combats acharnés pour un nouvel espace vital ; des méthodes de gazage et d’incinération poussées à la perfection ; des plans radicaux de dépeuplement et des guerres d’extermination à grande échelle. Mais notre lot de craintes dépassées depuis longtemps par les événements historiques ne nous suffit pas encore. L’outrecuidance et l’imagination humaine ne connaissent pas de limite et dans « Montagnes, mers et géants » il est ainsi question de l’explosion ciblée des volcans islandais ; du dégel achevé avec succès du Groenland grâce à la grosse chaleur emmagasinée à la suite de cela ; du ravage consécutif de l’Europe par de puissants monstres qui font penser à des dragons et de l’élevage biotechnique de surhommes primitifs gigantesques habitant des tours, des arbres, qui semblait nécessaire à l’espèce mégalomane pour se débarrasser à nouveau de ces esprits qu’elle a appelés, avant finalement de « remporter une victoire sur elle-même ».

À la fin de l’histoire critique sur la civilisation qui se joue à la manière des « guerres du feu dans l’Oural »qui nous menacent tous encore, on trouve l’utopie de la survie d’une petite population de « colons » attachée à la nature, utopie qui s’est imposée grâce à des signaux ironiques :

« Les hordes de gens dans le repos et la mort, dans les demandes et les luttes autour de la mariée, dans les explosions de volcans et les noyades. Ils s’accrochaient les uns aux autres, disparaissaient en pleurant, flot après flot, mère et enfant, mère et enfant, amant et bien-aimée et toujours les gaz de l’air rentraient ardemment dans les alvéoles pulmonaires, toujours attirés et retransférés aux petites cellules, aux noyaux, au protoplasme souple. Et si les cœurs s’arrêtaient, si les cellules se séparaient et se dissolvaient, il y avait de nouvelles âmes, de la protéine se désintégrant, de l’ammoniaque, des acides aminés, des acides carboniques et de l’eau, de l’eau qui se transformait en vapeur. Avides de douleur et de plaisir, assoiffés de marche, des grappes humaines dans des paysages neigeux, dans le va-et-vient de la vaste mer, dans les souffles orageux, dans des bandes rocheuses que le sol  élevait en montages. L’éther était noir au-dessus d’eux avec des petits soleils, des amoncellements stellaires scintillants se scorifiant. Corps à corps, la nuit reposait avec les hommes ; d’eux émanait une lumière rougeoyante.»

Le feu continue de brûler, l‘étincelle dans le meilleur des cas s’est propagée. « Les vrais géants » existent en tout cas à nouveau en harmonie avec « Mère nature »qu’il ne faut pas réduire à une formule ni par le biais d’une technique de pointe, ni par des concepts scientifiques. Mais, après la lecture de ce « super conte » épique, on est en droit de douter aussi pour l’avenir de la grande force métallique de ce modèle de rédemption aux traits régressifs. Ce qui manque, c’est la morale de cette sinistre histoire. Ce qui reste, c’est toujours est-il la vision fascinante de la volonté de vivre, une avalanche de mots d’un effet durable et impressionnant qui emporte avec elle tout ce qui a été écrit et les lecteurs restés curieux : « Il est difficile d’imaginer que ce roman laisse indifférent quiconque y a seulement jeté un bref coup d’œil. Il attire et repousse, emballe et épuise, entraîne et dégoûte, mais il ne laisse jamais de marbre ». (Volker Klotz)

par Dieter Stolz, traduit par Isabelle Lestang & Françoise Lassebile