Novembre 1918. Une révolution allemande

Novembre 1918. Une révolution allemande

« Et devant, déjà, retentissait doucement l’Internationale, chantée par deux ou trois hommes. Le chant saisit le banc des jurés, descendit dans la salle, la conquit en quelques instants et déferla. Et les vieux murs sombres qui firent écho, eux qui  n’avaient jusqu’alors entendu que des mensonges et des aveux, le harcèlement des interrogations et des accusations, eux qui avaient coutume de voir s’affronter devant un public curieux des juges en toge noire, des jurés et des criminels, des écraseurs et des écrasés. Le fait même de chanter en ces lieux était inouï. Et en plus L’Internationale ! Beaucoup de soldats connaissaient à peine le texte et la mélodie. Mais comme le chant déferlait sur eux, ils éprouvèrent eux aussi le désir d’y joindre leur voix : ils sentaient que ce n’était pas un chant de guerre, mais la fin de la guerre, la paix, la liberté des hommes. ‘Debout les damnés de la terre’. »
(Traduction de Yasmin Hoffmann et Maryvonne Litaize, 1990)

Fin 1937, alors qu’il est encore à Paris, Döblin entreprend, après en avoir intensivement étudié les sources, de rédiger une suite de scènes historiquement prouvées qui devait devenir sa plus grande « œuvre narrative ». « Novembre 1918 » – selon Bertold Brecht, « œuvre politique et esthétique unique dans la littérature allemande » s’il en est – relate l’échec tragique de la révolution qui suivit la Première Guerre mondiale. Ce livre d‘histoire fictif, en quelque sorte, est aussi, accessoirement, une analyse lucide des causes du succès du national-socialisme. Avec cette excellente trilogie écrite en exil, Döblin fait « le bilan de son œuvre dans le domaine du roman historique ». (Gabriel Sander) – ou bien, pour reprendre un commentaire du reporter maître de la perspective : « Il existe une espèce de chroniqueurs et d’historiens qui ne jurent que par la logique, rien que par la logique. Pour eux, tout se tient dans le monde, et ils considèrent de leur devoir de le démontrer et de dénouer l’écheveau des évènements. Pour tout fait historique, ils en dénichent un autre dont il est censé résulter. Et bon gré mal gré, ce second événement n’a plus qu’à résulter du premier comme le poussin sort de l’œuf. Nous n’adhérons pas à la rigueur d’une telle logique. Nous tenons la nature pour beaucoup plus frivole que lesdits chroniqueurs et historiens. »

Devant plus de deux mille pages, on devine que ce médecin militaire et neurologue, fort de ses nombreuses expériences sur différents fronts et familier des acquis narratifs du modernisme perdurant, mise, une fois de plus, tout sur une seule carte, en restant, comme toujours, conscient des limites du possible. Même son chef-régisseur et auteur sait parfaitement ce qu’il fait et s’interroge parfois avec un clin d’œil en son for intérieur :

« Faisons ici le point sur les événements […] certaines choses sont déjà claires : la révolution ne progressera plus de la même façon. Elle va probablement reculer. Jusqu’ici, nous n’avons pas vu de véritables masses révolutionnaires. On peut le reprocher à qui entreprend de décrire une révolution. Mais cela ne dépend pas de nous. Nous avons affaire à une révolution allemande, justement. Et en ce qui concerne les différents personnages que nous avons rencontrés au fur et à mesure, certains dénotaient de la bonne volonté et du courage. Mais des gouttes d’eau ne font pas un ruisseau et encore moins un torrent. La plupart des gens ne semble pas du tout s’intéresser aux évènements décrits dans la presse. »

Par ses réflexions personnelles et ses plaisants discours figurés de ce genre, l’auteur permet plusieurs fois à ses lecteurs de jeter un regard derrière le rideau. C’est ainsi que, malgré tout le raffinement dans la forme, la narration ne manque pas de séduisant réalisme. Au contraire, l’imposante diversité des destins individuels exemplaires, magnifiquement entrecroisés – de personnages imaginaires et de personnalités réellement existantes – donne un panorama varié de la société où se reflètent toutes les classes : existences obscures, caractères sensibles et personnages burlesques dans le miroir déformant d’un « poète » réservé qui émet des doutes ou affecte de la sympathie, au gré de son bon vouloir : « J’entrevois l’avenir et, prenant une montre en main, je prédis à la seconde près à quel moment vous vous lèverez, torturée et tourmentée, à quel moment vous vous dirigerez vers l’armoire, à quel moment vous l’ouvrirez et quel manteau alors vous choisirez. Et je vous avoue Mademoiselle Hanna, que bien qu’ayant pris part à vos entretiens, à vos rendez-vous, le plus discrètement possible, avec toute la réserve qui sied au narrateur, que je me réjouis maintenant de voir que vous vous levez et c’est bien moi qui, commandant à votre corps ferme et tendre à la fois, vous aide à le vêtir. Car c’est moi qui vous aide à enfiler vos snow-boots, qui, dans le miroir donne à votre chapeau la bonne inclinaison, et, comme vous, j’observe votre reflet dans le miroir, et c’est encore moi qui poudre votre petit nez piquant et qui vous accompagne dans la rue pour vous sauver de votre désespoir. »

Cette instance visiblement dépourvue d’objectivité et d’impartialité fait office de sismographe de l’actualité quotidienne générale d’avant la guerre malgré l’ambiance explosive. Le talent du malicieux narrateur à s’identifier psychologiquement, son regard distancié et ironique et sa satire mordante permet de déterminer, en alternant ces aspects dans un savant calcul, l’atmosphère de l’histoire de mentalité sur plusieurs plans. « Donc pas de prétexte philosophique. Allons, au travail ! » Et comme un astucieux metteur en scène, il fait en sorte que, séquence après séquence, des spots éclairent les stations importantes de la vie d’innombrables protagonistes. Des vues d’intérieurs font suite à des descriptions urbaines, des dialogues de théâtre à de décevants inventaires, des paraboles bibliques à des réalités contemporaines. Disséminés dans le texte, poèmes, contes, chants populaires et guerriers, slogans affichés, discours politiques, lettres d’amour ou parodies de manifestes complètent la mosaïque de l’Allemagne. Les évocations intertextuelles foisonnent, de Sophocle et Dante à Milton et Goethe jusqu’à Nietzsche et les frères Mann. On ne doit finalement qu’à la pulsion ludique de l’écrivain qui tient en main tous les fils si cette chronique polyphonique s’achève finalement en un projet poétique universel, nonobstant les changements de perspective, les ramifications d’actions et la diversité du style.

En bref, « Novembre 1918 », fiction basée sur des documents historiques, pose des critères de valeur toujours d’actualité et reste une source d’inspiration pour tous les écrivains (Bertold Brecht). Avec son élan pédagogique et son éthique poussée, ce roman polyphonique démystificateur et divertissant puisse-t-il enfin être découvert prochainement par un large public.

I Bourgeois et soldats

Le premier volume de ce monumental roman d’Alfred Döblin sur la révolution allemande de novembre 1918 raconte les deux premières semaines qui suivirent la déclaration de la République de Weimar. Le premier chapitre est intitulé : « Dimanche 10 novembre 1918 ». La guerre est terminée, mais les souffrances perdurent. Qu’est-ce qui a changé après le désastre causé par les hommes ? Au centre de la trame, le lieutenant Friedrich Becker, dans le civil professeur de langues anciennes dans un lycée classique, est revenu de guerre avec de graves blessures physiques et psychologiques : « … je ferais mieux de me coucher dans un cercueil !». Profondément ébranlé par les horreurs vécues pendant la guerre, Becker se torture, lui et ses congénères, par des reproches. Tout tourne autour des questions pour lui existentielles que sont la culpabilité et la responsabilité personnelles et l’espoir de trouver, quand même, la « véritable paix ». Désespéré, le « pauvre bougre » cherche réconfort dans la foi chrétienne ; il se renferme de plus en plus sur lui-même ; perd son emploi de professeur qu’il vient de reprendre et même, pour finir, sa bien-aimée. Mais il ne parvient pas à se débarrasser des multiples « démons » du monde des esprits. Becker est torturé par des remords ; il proteste sans succès contre des injustices manifestes et tente vainement de se suicider. Advient ce qui devait advenir dans de telles circonstances : le moralisateur désespérément épuisé est envahi par l’horreur de tout ce qu’il voit (arriver) :

«… c’est un mauvais esprit qui a créé cette vie. J’étais mort, et sans connaître la volupté suprême, comme dans ‘ Tristan’, c’était du moins le calme, le repos, un état vrai et convenable. Un mauvais esprit, alors, m’a réveillé, c’est que l’on appelle guérir. Il me faudra chercher en vain le repos, attendre, espérer, désirer sans jamais me relever. Il est mauvais, et je traque sans jamais m’accorder un instant de répit. Voilà ce que nous avons reçu, voilà ce qu’on nous a octroyé : cette folie. »

Jusqu’à la fin des années 1920, l’homme brisé se traîne à travers l’empire allemand, tel un « souvenir vivant de la dernière guerre ». Depuis longtemps catapulté hors de l’ordre humain, cet homme solitaire issu d’une autre époque vise désormais à faire taire les murmures du diable dans son oreille, à se détruire lui-même. Finalement, il sera consciemment victime d’un crime brutal que des procédés littéraires enjoliveront en acte de délivrance. Friedrich Becker semble avoir subi une sorte de « révolution intérieure » (Gabriel Sander) ou de catharsis.

Au pourfendeur désespéré « de l’humain et du divin » Döblin oppose l’écrivain Erwin Stauffer, personnage ambigu, toujours en quête de nouvelles aventures amoureuses : ce bourgeois cultivé, conservateur et d’un égocentrisme théâtral, se dit apolitique, mais nourrit des envies métaphysiques. Homme fat, toujours très élégant, Stauffer est un auteur dramatique et nouvelliste qui traite surtout des sujets « d’inspiration médiévale, voire allégorique », compose parfois des « poèmes finement ciselés », d’où l’admiration dont il continue à être l’objet après la guerre. Cependant, ce monsieur enrobé souffre, notamment d’une crise créatrice sévère. Notre narrateur moqueur fait de lui, avec une ironie marquée, l’expression intérieure de l’existence trouble de l’ancien utopiste dans sa tour d’ivoire. En effet, à chaque fois qu’il doit prendre clairement position, Stauffer se réfugie dans des phrases intemporelles qui n’engagent à rien. Faux intellectuel qui aime fuir les réalités embarrassantes, il se réfugie dans les citations faciles ou les métaphores grandiloquentes telles que « Je les laisse à leurs affaires. On appelle bien cela désertion. Finalement je suis aussi de ce crû. Lénine et Wilson, nos frères d’esprit. Je pensais aussi quelquefois que je devrais me mettre en rapport avec le peuple, avec les masses. »  Cependant, tout cela est un jeu de l’esprit. Stauffer n’a qu’un doux sourire pour les révolutionnaires. Il s’est prescrit l’extase d’une « mort triomphale à Babylone » et ne reste fidèle qu’à l’éternel féminin : « Il lui faut au moins ça. »

Il faut voir dans son indifférence pour les affaires politiques, avec l’obstination, la sottise et de la paresse de la nature humaine, un autre aspect du début de la fin fatale de l’histoire des idées en Allemagne. Les antagonistes mis en lumière ici ne représentent toutefois que deux catégories humaines pour toutes les autres dont le psychogramme compose le puzzle fascinant du récit : « En conséquence, nous prierons certains de ces hauts personnages de se dépouiller un instant de leur accoutrement monstrueux et d’évoluer librement devant nous ; ils y gagneront en diversité et nous les verrons défiler méchants et complaisants, fourbes et charmants, tendres et insatiables ». Le lecteur reste sur le qui-vive ; il lui manque toujours un aspect des choses.

II Peuple trahi / III Retour du front.

Dans les deux parties qui constituent le cœur de la trilogie, le manège des personnages continue à tourner, mais le point fort de l’action se déplace. Les évènements de Strasbourg et le problème des rapatriés sont relégués au second plan. Le premier livre commence le 22 novembre à Berlin : quelques individus excités prennent la préfecture de police d’assaut et n’en dorment que mieux. Guillaume II a abdiqué, mais la situation politique reste brûlante. Quels rôles jouent les puissances victorieuses et le traité de Versailles ? Qui va gouverner l’Allemagne durablement ?

Compte tenu de ces questions, le narrateur, procédant chronologiquement, dirige d’abord son regard démystificateur sur les acteurs politiques influents de cet après-guerre mouvementé : par exemple sur le président américain et ses interlocuteurs de négociation, sur des représentants de la direction suprême de l’armée encore étroitement liés au régime royaliste ; sur Karl Liebknecht de la Ligue spartakiste radicale qui lutte pour une Allemagne socialiste libre et sur Friedrich Ebert, social-démocrate modéré du Conseil des commissaires du peuple. Les concepts d’avenir élaborés sont on ne peut plus divergents. Tandis que Liebknecht s’efforce en vain d’enflammer les masses populaires pour un ordre du monde anticapitaliste, Ebert se voit traiter de tacticien opportuniste et d’« ange exterminateur » de la révolution socialiste. Par des accords secrets passés avec les milices réactionnaires rassemblés autour de Noske, le « socialiste de l’empereur » trahit le peuple et enraye un renouveau politico-social en Allemagne. Le jugement du narrateur est clair. Le terrain est préparé. Ebert, surnommé le « renard en chef », « est revêtu de la confortable toge bourgeoise de président du Reich » ; « naturellement » c’est un général qui est désigné comme son successeur et « le pays, corrompu par un poison qu’il n’avait pas pu rejeter pendant la révolution, se remit lentement de la guerre en vue d’une nouvelle guerre. »

Cependant, le roman ne perd pas de vue quelques-uns des « personnages, pour ne pas dire des héros de notre récit » au rôle d’initiateurs. Et le narrateur responsable du choix et de l’ordre des épisodes décide, comme toujours, des règles du dispositif expérimental littéraire : « L’auteur de ces lignes est navré d’avoir, malgré toutes les ressources de son imagination, à promener ses lecteurs sous un ciel couvert ou pluvieux, afin de suivre les évènements et destins individuels, et de ne leur offrir qu’occasionnellement un bon coup de gel ou quelque joyeuse tempête de neige. Ce n’est pas de sa faute. Il préfèrerait émigrer vers les chauds rivages de l’Adriatique ou, lui fallût-il rester en Europe et en Allemagne, respirer du moins un air plus printanier. Mais c’est Berlin et c’est toujours novembre. »

Au centre des épisodes consacrés aux soldats du front, il y a maintenant un jeune homme nommé Johannes Maus, ancien lieutenant, ami et antagoniste de Friedrich Becker que l’on a déjà rencontré dans la première partie. Maus incarne une toute autre catégorie de soldats revenus du front. Malgré ses blessures, il ne fait pas partie de ces gens sentimentaux appartenant au politiquement correct qui se rongent et s’écroulent. Maus compte parmi les partisans de l’action sauvage désireux de tout renverser quel qu’en soit le prix. En même temps, il ressemble à un animal traqué qui se défend toutes griffes dehors et s’acharne à savoir s’il a encore une quelconque utilité sur cette vieille terre ronde en pleine dérive. L’essentiel n’est pas l’individu qui s’interroge, mais le grand geste qui réformera le monde.

Après avoir éprouvé une première sympathie pour la révolution anticapitaliste, le rebelle issu de famille bourgeoise et autoritaire, se laisse enjôler et passe dans le camp des « Blancs » comme officier des corps francs qui combattent pour une « nouvelle et saine Allemagne » : « Je suis à qui me veut et même, (en riant) s’il le faut, à la chrétienté ». Pour lui la seule question qui vaille est : combien cela rapporte-t-il ?  Qu’il s’agisse de « nationalisme », de « pureté raciale », d’« inquisition » ou de « dictature du prolétariat », au fond, pour des types comme Maus prêts à se vouer entièrement à une cause, les idéologies sont toutes interchangeables. « Ce n’est pas parce que tout est fichu maintenant et que le pays est terrassé qu’il faut craindre d’être rigoureux et dur » et ce « jusqu’à l’extrême ». Son credo : on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Dans un monde de loups, l’erreur serait de ne pas mordre autour de nous, car l’Histoire est faite par d’incorrigibles hommes-loups. La création est « passée à côté du bon Dieu » ; visiblement, ce qu’il y a d’ordurier dans l’être humain ne peut pas être effacé du monde, toutes les corrections tentées jusqu’ici n’ont servi à rien : « Tout était saboté depuis le début. »

À lui seul le choix des mots de l’ex-officier en dit long. Le combattant dépourvu d’orientation politique ne craint pas de dénoncer des amis ou de nouveaux scénarios de guerre ; sa forme d’engagement pour la « libération de l’humanité » qui ne recule devant les pertes, annonce déjà les structures psychologiques qui favoriseront le succès du national-socialisme et conduiront à la barbarie antisémite. Pour reprendre les termes de Friedrich Becker nés de ses fantasmes religieux : « Nous avons succombé aux puissances des ténèbres. Ce que prêchent ces païens est fort et intelligent. C’est rusé. Ils ont rassemblé autour d’eux ce que notre époque a de savoir mauvais et maudit. Ils possèdent des muscles d’acier et la malignité de Satan. On ne pourra pas les retenir, leur heure est arrivée ».

IV. Karl et Rosa

La dernière partie des quatre volumes de la trilogie est étroitement liée aux précédentes par ses sujets, ses couples de personnages et ses leitmotivs ; elle relate l’échec de la révolution socialiste à l’image de deux destins. L’intention est évidente : Döblin juxtapose et oppose « l’historique, le fantastique, le tragique et le burlesque » pour restituer « le spectacle d’une époque terriblement tendue. » Il s’agit pour lui de montrer le « présent en entier » et l’homme dans sa totalité ; en effet, le véritable poète révèle ce que chacun porte en soi, « il en fait des figures qui pourront être érigées en symboles ». Dans le cas présent, il s’agit de deux portraits touchants, transposés dans le domaine de la fiction : d’un côté, Karl Liebknecht qui, s’il ne parvient pas à rassembler les forces révolutionnaires, restera fidèle à lui-même jusque dans la mort ; de l’autre, il y a Rosa Luxembourg, femme intelligente et compétente dont la personnalité complexe prend une dimension par trop humaine.

Karl est un « idéaliste allemand » et « l’intelligente Rosa » une sorte d’Antigone moderne ; d’après les faits établis, les deux sont perfidement assassinés par des soldats le 15 janvier 1919 ; en réalité, ils sont l’objet d’un acte barbare de lynchage. Ce qui surprend vraiment c’est qu’auparavant le lecteur n’a pas seulement été mis au fait de leurs convictions politiques, mais aussi et surtout de leur vie sentimentale. L’auteur le laisse s’imaginer leurs peurs, leurs désirs intimes, leurs déceptions et même leurs visions jusqu’à des scènes d’amour mystiques et des entretiens diaboliques transcendant la mort. Du coup, Karl tout comme Rosa apparaissent comme des êtres contradictoires au sens sympathique, bien que ce terme soit éculé. Ils meurent en martyrs pour une cause juste. Leur mort violente est un avertissement émouvant contre l’inhumanité de leurs adversaires qui se discréditent eux-mêmes.

« La fin de l’histoire est rapide. Après avoir effectivement constaté que Rosa Luxembourg assommée de deux coups de crosse gisait sans connaissance, un officier lui tire une balle dans la tête, pendant que des coups de feu sont tirés à bout portant sur Karl Liebknecht escortés par six hommes armés. Sur quoi, le directeur de la cour de justice réclame la condamnation à mort pour meurtre accompli des quatre officiers auteurs des coups de feu mortels. La cour les libérera tout en reconnaissant qu’on serait en possession d’indices prouvant qu’il y aurait eu entente entre les officiers pour tuer Liebknecht. »

Telle est la fin sanglante d’une révolution allemande. Les causes s’en ressentent encore. Le foyer est toujours fécond, on connaît les effroyables conséquences sur le destin des générations suivantes, qui continuent à se répercuter jusqu’à aujourd’hui.

par Dieter Stolz, traduit par Isabelle Lestang & Françoise Lassebile