Pas de pardon

Pas de pardon

« On entendait parler du cours des actions et de leur chute catastrophiques, disait-on : d’effondrement. Untel ou Untel avait perdu des millions, une monstrueuse escroquerie avait été mise au jour, on mentionnait des chiffres incroyables qui faisaient se dresser les cheveux sur la tête des salariés. Il y eut des voix pour prétendre que ces faits étaient liés à une spéculation scélérate, que l’ensemble du marché était pourri. Il ne restait qu’un pas à franchir pour dire clairement ce qui avait toujours été une évidence pour les salariés et les fonctionnaires : la Bourse en elle-même est un fléau. »
(Traduction de Marianne Charrière, 1999)

Ne lit-on pas avec surprise qu’à l’époque déjà, faillites, scandales boursiers, fraudes fiscales étaient à l’ordre du jour, de même que des théories de bouc émissaire scientifiquement démontrées, selon lesquelles « un monstre nommé technique, dont il fallait s’emparer immédiatement pour le chasser du pays, avait dans sa malignité développé trop fortement l’industrie. ». Le roman « Pas de pardon » écrit à Paris en 1934 ne manque pas, lui non plus, de référence à l’actualité. Cependant, il n’est qu’une seule facette du sujet complexe dont le titre évoque la recommandation barbare de l’empereur allemand pour réprimer les rébellions. Cette fois encore, la narration est multiple et mêle simultanément et avec virtuosité des formes de prose s’influençant réciproquement. D’un côté, on a une touchante « histoire de famille teintée d’autobiographie » : « Quelle puissance silencieuse et quelle immense contrainte que la famille! ». De l’autre, un roman se déroulant dans le Berlin des années 1920 : « La ville le plongea dans un profond ravissement. Mon Dieu ! Quelle chance qu’ils soient venus y vivre. » Et enfin, une nouvelle relativement conventionnelle dans la tradition du réalisme européen : « Du sentiment et non de la narration, des perspectives rarement différentes, un monologue intérieur refoulé, des transitions nettes, un rythme retenu, un personnage aussi limité que l’action. » (Ingo Schulze).

Roman d’époque social typique, le livre comprend trois phases : au départ, une veuve éplorée arrive dans la métropole avec ses enfants ; puis, le restant de famille appauvri vit une ascension économique fulgurante ; pour finir, c’est la crise économique mondiale, ce « Dieu impitoyable qui punit tout le monde sans exception », qui ne laissera intacte aucune sphère de la vie. Au début de cette « parabole politique de l’ascension et de la chute de la bourgeoisie » (Gabriele Sander), il y a la catastrophe personnelle. La mort soudaine d’un père de famille, frivole et joyeux luron de son état, une espèce de « galant homme… une tête brûlée, un fanfaron, un rêveur », après avoir dilapidé la totalité de la fortune de sa revêche et pudibonde mais riche épouse, c’est l’éternel et interminable lamento : « J’ai gâché ma vie. Qu’a-t-on fait de moi ? Combien mon défunt mari ne m’a-t-il pas torturée. Il n’était pas fait pour moi et je n’étais pas faite pour lui et je lui ai donné trois enfants. »

Pourtant, après son départ de province, cette femme asservie dans une famille d’asservis se relève de son destin et retrouve à Berlin une nouvelle énergie. Cependant, sa vigueur revenue et son sens des affaires seront fatals à sa progéniture. En effet, en fervente zélatrice, elle mise désormais sur les commandements religieux qui prônent l’ascèse et le conformisme à tout prix : « Tu dois te priver, prive-toi ». Son fils aîné Karl, en particulier, qui, après avoir subi l’impitoyable régime imposé par sa mère, finit par avoir le sentiment oppressant que les méthodes d’éducation maternelles ont « arraché » l’amour de son corps pour le reste de sa vie et qu’il a été sacrifié sur l’autel de leurs principes. Les conséquences sont évidentes : la perpétuation de la fatalité est assurée dans la mesure où les membres du microcosme familial constituent aussi les maillons d’une chaîne.

Après avoir manifesté de la sympathie pour les idées anarchiques de son ami Paul dans ses jeunes années, Karl se trouve maintenant contraint de diaboliser les âneries sociales romantiques, c’est-à-dire contraint à son « bonheur » : ce fils terriblement obéissant effectue alors, littéralement, un « virage à 180°». Il devient le propriétaire aussi brillant que peu scrupuleux d’une fabrique de meubles, un représentant influant de la « noblesse d’argent ». Devenu potentat industriel et chasseur de profits, il se consacre désormais à la lutte contre les incorrigibles critiques du système jusqu’à ce que des doutes s’immiscent peu à peu dans ses principes inculqués et que Karl affaibli devienne pour ses semblables un pion sacrifié.

D’un seul coup, la chute se précipite. Le mariage arrangé de Karl est un échec ; la femme qu’il a tyrannisée des années durant s’enfuit avec ses enfants; en ces temps de crise grandissante, l’usine tributaire de transactions illégales est de plus en plus menacée de faillite. Lentement mais sûrement, le fils à sa maman sombre dans le désespoir et se réfugie dans l’alcool et le sexe. Pour finir, c’est un « être détruit » qui se retrouve à la croisée des chemins. Tiré de sa léthargie par la rencontre de son ancien ami Paul, lequel s’est voué entre-temps à la lutte acharnée contre les détenteurs du pouvoir et du grand capital, Karl met fin à l’enchaînement tragique des évènements par une confession repentie. Il veut enfin abandonner la « vie inauthentique ». Mais Paul, autrefois trahi, reste froid devant son chagrin personnel. Ce révolutionnaire social convaincu ne s’intéresse plus qu’aux changements des conditions sociales par des actes.

En fait, les partis grévistes s’impliquent à moitié et sont rapidement instrumentalisés par le gouvernement ; les appels à la résistance armée lancés par les bataillons de la liberté radicaux restent sans succès notoire ; la rébellion est réprimée dans le sang et Karl, pris entre les fronts, coule. Seul le narrateur, adoptant de temps à autre des accents pédagogiques, finit par évoquer le vague espoir que tout cela n’ait été que la « fin apparente » de l’histoire : « Pour la première fois depuis plus de cent ans, les masses léthargiques de ce pays s’étaient dressées contre leur asservissement et s’étaient mises en train ; un nouveau puissant sentiment de liberté les avait envahies, le désir de dignité humaine était descendu de son ancienne retraite, des rêves des poètes et de certains pourfendeurs et s’était emparé des foules. Il ne devait plus jamais les quitter. » . Un beau rêve, sinon rien. Pour rendre la défaite de Karl parfaite, il sera honoré à sa mort par de faux amis, en « héros » tombé au combat pour une cause juste. Son frère Erich, pharmacien, se marie « et se tint tranquille ». Ainsi une histoire de famille exemplaire est-elle devenue le modèle du développement politico-économique à l’ère capitaliste sous l’égide du roman social classique. Il règne de nouveau un silence funèbre dans la maison symbolisant le monde bourgeois.

par Dieter Stolz, traduit par Isabelle Lestang & Françoise Lassebile