Les trois bonds de Wang-Lun – un roman chinois

Les trois bonds de Wang-Lun – un roman chinois

«La fougue de leur attaque à Baoding fut inouïe. Des centaines de femmes, des sœurs pour la plupart, se jetèrent dans le combat, tirant des flèches, attisant l’humeur guerrière, jetant des bûches brûlantes, versant des seaux d’huile bouillante. Elles couraient par-dessus les tranchées et les abris de terre avec de grands drapeaux noirs portant le signe des Ming ; les impériaux étaient obligés de les étrangler et de leur trancher, membre après membre, comme à des lézards. Dès le début de la mêlée, l’issue de la bataille fut décidée, les soldats de l’Ili avaient trouvé leur maître. Ce fut un carnage effroyable. Les Vraiment Faibles se battaient de façon inhumaine ; leur air bestial, leurs peintures de chats et de tigres inspiraient la terreur. (…) La guerre ne se différenciait en aucune façon des rebellions anciennes ; des deux côtés on se surpassait en cruauté ; seuls étaient remarquables la rapidité de l’avancée révolutionnaire et le fait que partout on massacrait en premier lieu les autorités. »

(Traduction E.P. Isler)

Troisième projet de prose assez long, son premier grand roman vit le jour après des préparatifs intenses, entre autres au Völkerkundemuseum de Berlin, et un travail d’écriture de seulement 8 à 10 mois effectué « dans le métro aérien, au service des urgences, pendant les gardes de nuit, entre deux consultations, dans l’escalier en allant visiter des malades». Le manuscrit a été terminé en mai 1913, mais n’a pu être livré que trois ans plus tard par la Maison d’édition S. Fischer, suite au déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914. Salué avec enthousiasme par la critique de l’époque, l’écrivain médecin se vit décerner en août de la même année le grand Prix Fontane pour « Les trois bonds de Wang-Lun » et, de la bouche d’un expert, la reconnaissance pour ce projet qui a dépassé les frontières lui est assurée jusqu’au XXIe siècle :«Ce qui est novateur dans ce roman et extraordinairement révolutionnaire, ce sont les tableaux de scènes de masses : des hommes en mouvement s’attaquent à des montagnes, deviennent une montagne mouvante, les éléments se précipitent avec. » (Günter Grass).

Déjà « la dédicace» figurant dans ce « livre » apparemment pas si «faible » montre clairement ce qui semble important au narrateur profondément ébranlé qui découvre dans la nature humaine des constantes terrifiantes pour le présent : « Je les connais pourtant, ces hommes qui passent sur le trottoir. Leur TSF est neuve. Mais les grimaces cupides, la satiété hostile des mentons rasés aux teintes bleuâtres, le petit nez fouineur de la lubricité, la grossièreté dont le cœur s’amenuise à pomper le sang épais, le regard de chien larmoyant de l’ambition, leurs gorges ont aboyé à travers les siècles et les ont remplis… de progrès. Oh, je connais tout cela, moi que le vent a étrillé. Que je n’oublie pas… Dans la vie de cette terre, deux mille ans sont une année.

Pour le « je » qui jette un regard rétrospectif, il s’agit indéniablement de l’homme par excellence qui médite à tout moment et en tout lieu, à partir de l’exemple même du parcours versatile d’une figure historique répondant au nom de Wang-Lun. Celui-ci a effectivement participé en 1774 à une révolte menée contre le tout puissant empereur dans le Nord de la Chine. Les « faits »rassemblés pendant la période d’incubation du « roman chinois » liés à l’Extrême-Orient, en particulier aux questions sociales, politiques, géographiques, ethnologiques, philosophiques et religieuses, ont servi au chercheur fanatique qu’il était de moyens au service d’une finalité poétique.

Döblin ne mise donc pas sur le mimétisme, il mise sur la naissance d’une œuvre artistique à partir du matériau brut de la langue. C’est ainsi que naît finalement un « chef d’œuvre de l’art narratif expressionniste » (Adolf Muschg), un roman sombre, mais aussi gai par ailleurs, faisant état de conflits toujours actuels et lié à la l’impuissance de l’individu pris dans les tensions absurdes de son exigence et de la réalité ; une fiction impitoyable sur les processus révolutionnaires, la terreur cynique et les guerres déclenchées au nom de l’idéologie. Car, en dépit de toute la sympathie manifestée pour le personnage principal déchiré par des contradictions, il ne s’agit pas ici de l’histoire glorieuse d’un héros, mais d’«une parabole sur la résistance politique » (Gabriele Sander) et de l’échec catastrophique d’une utopie chez un « homme monstrueux », un bois tordu, qui ne doit justement pas plier.

Fils d’un pêcheur, qui dans sa jeunesse fait parler de lui surtout pour sa brutalité, sa sournoiserie et sa criminalité allant jusqu’au meurtre, Wang-Lu s’engage à un âge avancé dans une communauté religieuse qui devient à vue d’œil de plus en plus populaire, dénommée « la Vraiment Faible ». L’orateur charismatique est amené à devenir rapidement « le chef du mouvement». Personnalité mâture, il enthousiasme les masses opprimées par le régime impérial et propage avec un succès grandissant la doctrine de Wu Wei, de la non-action basée sur la modération et le pacifisme, qui associe les convictions élémentaires du taôisme comme du bouddhisme aux éléments de mythologie populaire. Tout au long des années se développe alors ce mouvement de masses, fondé sur la solidarité, qui va représenter un réel danger pour la dynastie mandchoue qui règne alors d’une main de fer.

Après une série de combats acharnés s’ensuit inéluctablement une bataille décisive. L’empereur menacé dans sa position, Khien-Lung, se voit contraint de réprimer avec toutes les forces nationales la révolte des « Vraiment Faibles », qui ont entretemps abjuré le dogme de la liberté de la force et vont de crime en crime. Le résultat est sans appel, les rebelles sont écrasés.

Avant d’être tué, leur chef Wang-Lun tente encore d’expliquer à un ami par une parabole la quintessence de sa vie qui a été idéalisée de façon nullement restrictive : le premier bond au-dessus du ruisseau signifie le renoncement de Wang-Lun à la force ; le deuxième, le retour à l’épée ; le troisième le mène ensuite à nouveau, il est vrai, sur les rives de la non-violence: dans sa dernière phrase, il demande toutefois à son ami de lui apporter l’épée abandonnée, « car ici, il faut combattre ». Le roman « chinois » de type paradigmatique se termine non pas par un dogme, mais par une question ouverte : « être calme, ne pas résister, le puis-je donc ? ».

« Au fond, Wang-Lun n’est un roman ni religieux, ni social, ni politique, ni autobiographique. Tous ces thèmes ne sont que les couleurs chatoyantes du manteau magique que porte ici Döblin. Le manteau magique, c’est son imagination exceptionnelle. L’habillage chinois de l’ouvrage a contenu les possibilités infinies de son jeu et Döblin y a souscrit avec un empressement tel que l’axe principal que constituait le fait réel s’est complètement déplacé au niveau de la forme. À la place d’une confession est apparue une fantasmagorie. Les différentes scènes sont présentées de façon si concrète et suggérées de façon si fragmentaire et si volatile, que l’ensemble est souvent ludique. » (Walter Muschg)

par Dieter Stolz, traduit par Isabelle Lestang & Françoise Lassebile