Voyage Babylonien

Voyage Babylonien

«Conrad, un dieu babylonien-chaldéen-assyrien, était assis, jambes repliées, sur son gigantesque trône de pierre. Le vieux bandit hirsute prenait du repos sur d’épais coussins et se grattait le menton et le nez. Il se pelotonnait dans un coin de son trône, comme un vieux macaque, et luttait contre la terrible fatigue qui ne le lâchait pas. La tête penchée en avant, il se mit à ronfler.

Il portait un bonnet surmonté de deux cornes. Le bonnet dégringola sur son ventre. Il crut qu’on lui baisait la main. Il esquissa un geste bénisseur et de son ventre le bonnet glissa sur son pied nu. Il tressaillit, ouvrit les yeux, bâilla : «Quelle heure est-il ?» Le bonnet, naturellement, ne répondit pas. Conrad se redressa et dit, sur le ton du commandement : «Mon bonnet a glissé.»

Le bonnet restait sans bouger. Rien d’autre ne bougeait. Silence énigmatique ».
(Traduction révisée de Michel Vanoosthuyse, 2007)

Dans le ciel, c’est soudain l’enfer. La farce sur fond de mythologie, d’histoire et de biographie – pour Walter Muschg : « un plaisir d’imagination débridée » – débute par un prologue grotesque : un petit bonhomme filiforme au nez monstrueux, « Maître des mondes, Vainqueur de, etc., Créateur et Architecte du ciel, de la terre etc. », un tyran richissime et puissant pacha qui fit autrefois régner la terreur avec prestance – « Salut à toi, grand Konrad » – s’éveille d’un long sommeil ; ce personnage ridicule, d’un âge canonique, desséché, titubant, a passé tout son temps à dormir. Et avec le « grand dictateur » qui, dans un premier temps, se comporte encore en dieu, ce sont tous les autres, prêtres, brigands et despotes de sa cour décadente, également délabrés, qui tombent aussi des nues. Les terriens, leurs anciens vassaux, se sont manifestement affranchis de leur rôle de victimes et l’orgueilleux dictateur est obligé de reconnaître qu’il a irrémédiablement fait faillite et que « l’ordre céleste éternel » est perdu. Même les accusations les plus massives de son serviteur Georges, lequel est au fond est de la même trempe que Konrad, sont du mauvais théâtre mis en scène par des dieux détrônés : « Babylone est devenue par ta faute une image horrible de violence, de furie, de meurtre et de terreur. Tu as fait de Babylone un objet de crainte et le cauchemar de tous les hommes. Elle est devenue l’image de la licence, de la désolation et de la luxure. Là où triomphe l’orgueil insolent et où parade le mépris des hommes, ton nom est prononcé. Vous êtes devenus l’image abominable de la bassesse animale et de la bestialité nue. »

Ces phrases hypocritement pathétiques indiquent le chemin de l’exil vers la terre, le vol fabuleux de l’attelage caricaturé atterrit sur le terrain des plates réalités. En d’autres termes, le vaniteux despote – « nous utiliserons le nom moderne de Conrad, parce que nous ne lui permettons pas de se cacher derrière son antique et glorieux nom. » – se voit contraint de quitter sa résidence céleste. Assoiffé de vengeance, son adversaire le sous-dieu Georges le suit et se transforme en génie de la finance sans scrupule, avant d’être chassé du monde narré, sans pouvoir ni vouloir mettre de l’ordre dans la Babylone d’ici-bas. « Ainsi laisserons-nous Georges en proie à ses pulsions sans, évidemment, nous rendre complices. Non ! Nous rejetons tout soupçon de connivence, de collusion ou de favoritisme. La connivence est le méfait principal de tout narrateur. Mais que l’on s’imagine notre épouvantable situation. Nous savons tous ce que fait et fera ce Georges que chacun de nous maudit au plus profondément, mais ne pouvons l’en empêcher. Nous avons les mains liées et la bouche bée ! Nous pouvons seulement attirer l’attention de la police sur les faits. Restez vigilants ! Enquêtez! Empêchez un malheur pire encore ! Achetez à tous les collaborateurs de votre administration un exemplaire de ce livre pour rester au courant. »

Et comment Conrad s’en sort-il sous ces auspices aussi peu euphoriques ? Ruiné, mais aucunement découragé, l’émigré expulsé accepte, bon gré mal gré, de vivre sur terre comme un pauvre clochard qui sent parfois « le sang, parfois les femmes, mais toujours la sueur ». C’est ainsi que, dans le cadre des sept divertissants « livres » de son voyage de découverte, l’imposteur et jouisseur erre « entre le plaisir et la misère » de l’existence humaine. Cela lui donne l’occasion de découvrir, d’une part, de merveilleuses villes comme Bagdad, Constantinople, Zurich et Paris et d’autre part, les zones d’ombre et d’absurdité de l’existence humaine où apparemment tout ne tourne qu’autour de l’alcoolisme, de l’escroquerie, de l’argent et de l’amour, bref, où tout n’est que souffrance. Et pourtant Conrad supporte cela avec une étonnante sérénité même si, apparemment, chaque rêve, chaque cauchemar et chaque paradis porte en soi sa destruction. Finalement, lui qui ne s’était pas volontairement soumis à tous ces tracas est obligé de reconnaître que « ce fut un long, mais profitable voyage ». Mais attention, il ne s’agit pas de voir dans l’ex-dieu aux « yeux rayonnants de soleil », sur fond de fin prochaine – « ce fut un immense bonheur » – un pénitent et un défenseur d’une cordialité. Son ascension fictive à l’état de « pauvre hère » n’est rien de plus qu’une tragicomédie burlesque.

Le narrateur à l’ironie distanciée de cette divertissante farce rabelaisienne a déjà pris les devants. À plusieurs reprises, il commente avec affectation les évènements fantastiques et grotesques en défendant directement sa propre cause vis-à-vis du lecteur. On constate, en outre, que les plaisantes réflexions personnelles, à la poétique immanente, proviennent explicitement d’un écrivain semblable à dieu qui reprend volontairement les figures de style de ses antihéros ; elles proviennent plus exactement de l’« auteur » en personne, lequel affectionne le pluriel de majesté : « Celui qui croit que nous allons convertir Conrad se trompe. Nous ne nous en prenons à aucun personnage de notre histoire. Nous avons pour principe : vivre et laisser vivre. D’ailleurs, j’aimerais voir le magicien capable de faire quoi que ce soit de Conrad. Ce dernier en a lui-même exclu la possibilité à tous les gens bien intentionnés au moment même où il a ouvert sa bouche insolente pour la première fois. Pour nous, cela veut dire simplement continuer avec lui et, autant que faire se peut, atténuer la monotonie de son caractère en changeant de situation. Nous projetons de changer de lieux etc. »

Il est difficile de croire que le « Voyage babylonien », roman comique débordant d’imagination et de dynamique, a été achevé dès 1933 à Zurich et Paris. Le livre illustré par Paul L. Urban paraîtra un an plus tard. Döblin réussit à y faire de sa misère existentielle une vertu carnavalesque, même en cette sombre période d’avant-guerre. En dépit de la menace du contexte environnant, il se livre au plaisir de la parodie langagière. C’est ainsi que cette œuvre débridée, pleine de digressions est devenue une satire surréaliste (Walter Muschg) qui condense les angoisses liées à l’époque et les expériences d’exil personnelles en une farce critique à la fois de soi-même et de son temps. Mais lisez vous-même !

par Dieter Stolz, traduit par Isabelle Lestang & Françoise Lassebile