Voyage en Pologne

Voyage en Pologne

« Trois cent cinquante mille Juifs vivent à Varsovie, moitié autant que dans l’Allemagne tout entière. Une petite quantité est éparpillée dans la ville, la grande masse est rassemblée au nord-ouest. C’est un peuple, Si l’on ne connaît que l’Europe occidentale, on ne le sait pas. Ils ont leur propre costume, leur propre langue, leur religion, leurs coutumes, le très ancien sentiment national imprimé dans leur conscience. On les a jetés hors de la Palestine, leur pays d’origine, il ya deux mille ans. Puis ils ont traîné dans nombre de contrées, parfois errants, parfois chassés, marchands, commerçants, financiers, toujours en étroit contact spirituel avec le peuple qui les accueillait, tout en restant fermement fidèles à eux-mêmes (…) Toujours, une haine économique s’est jetée sur eux, mêlée d’aversion envers le peuple étranger, d’antipathie, de cruauté devant leur culte mystérieux. La Pologne les a accueillis au XIIIe siècle. » (Traduction Nicole Casanova).

Dans la première moitié des années vingt du XXe siècle il y eut des pogroms à Berlin, « Le nazisme poussa son premier cri », et Döblin, fils d’une famille juive commerçante, prend la décision de s’informer de façon plus large qu’il ne l’avait fait jusqu’à maintenant sur les raisons des violentes exactions : « Je me demandai alors et demandai à d’autres : où y a-t-il des Juifs ? On me répondit : en Pologne ».

Là-dessus le Berlinois d’adoption, peu enclin sinon aux voyages, commence en septembre 1924 une recherche sur place qui dura environ deux mois sous des signes politiques avant-coureurs : « Je veux savoir ce qui se passe dans le pays, quelles forces, quels pouvoirs gouvernent l’état, quelles force officielles, quelles forces non-officielles sont à la tête du pays (…). Je demande : Qui a faim dans le pays et qui est rassasié ? Quels sont ici les crimes politiques ? »

Ce voyage fut préparé en amont et en aval par la lecture des journaux locaux et des ouvrages portant sur l’histoire mouvementée de la Pologne, sur son histoire artistique et littéraire, ainsi que sur les aspects historiques et les courants actuels du judaïsme. Paru en novembre 1925, le rapport est semble-t-il intéressant à lire d’un point de vue actuel, moins cependant pour les faits traités dans le livre et leur évaluation que pour la présence inhabituelle jusque-là pour Döblin d’un « je »-narrateur proche de l’auteur, qui en appelle à l’auto-responsabilité de chacun : « Chacun en soi porte la tête entre les épaules ». Le « je » de ce journal de bord parfaitement autobiographique, basé sur la volonté, l’esprit, en clair sur « l’âme » de chacun, convainc par des perceptions impressionnantes. L’observateur attentif brille par un choix nullement fortuit de protocoles d’entretien et par une accumulation littéraire d’anecdotes, mais aussi par de fantastiques énumérations, listes de noms et catalogues de marchandises. D’un autre côté, le sujet qui oriente la perspective, séduit par une ouverture jusque-là inédite par rapport aux ébranlements « mystiques » soudains, comme par exemple face au crucifix du « rebelle exécuté » de l’église Notre-Dame de Cracovie. La croix est levée, dans cette scène clef, en signe de compassion pour cet être anéanti, pétri de douleur, de détresse et de souffrance : « J’ai voué mon cœur à la puissante réalité, l’homme mort, exécuté sur le bois au-dessus des fidèles – Le tramway n’est pas plus réel que ce que je ressens ».

Ses expériences très personnelles en Pologne ne résultent pas d’un éveil religieux, mais d’un sentiment d’irritation très prosaïque : « Je me trouve à un arrêt, j’étudie les panneaux fort policés du tramway qui font état de toutes les lignes qui passent et de leur trajet. Et voilà que se dirige vers moi un homme au visage barbu, habillé d’un caftan noir et miséreux, coiffé d’une casquette noire à visière et chaussé de longues bottes à tige.

Et tout de suite derrière lui, parlant fort en termes que j’interprète pour de l’allemand, un autre homme, grand, vêtu également d’une redingote noire, à la large face rouge, un duvet roux le long des joues et au-dessus des lèvres. Il s’adresse violemment à une petite fille vêtue pauvrement, sa fille probablement ; une femme plus âgée coiffée d’un fichu noir, sa femme, marche à ses côtés, l’air soucieux. Cela me donne un coup à la poitrine. Ils disparaissent dans la foule. Personne n’y prête pas attention. Ce sont des Juifs. Je suis stupéfait, non, effrayé. »

Après que l’intérêt de l’auteur se soit tout d’abord porté sur la description du paysage urbain de Varsovie créant ainsi une distance, celui qui vient de l’extérieur est à cet instant confronté pour la première fois en direct avec les objets de sa curiosité qui déclenchent semble-t-il la stupeur. Ce n’est qu’au moment où l’auteur ébranlé renonce à ses idées préconçues et à ses premières appréhensions et  apprend par là à regarder attentivement, qu’il gagne des points de vue lucides qui vont bien au-delà des notes personnelles du journal de bord. Il s’approche de plus en plus des réalités et va au-devant des hommes aux histoires tout à fait particulières, et ce en dépit de toute barrière linguistique : qu’il s’agisse de cireurs de chaussure et de marchands ambulants, d’un rabbin dans une rue commerçante ou d’un prêtre dans une grande synagogue, d’une jolie vendeuse dans un magasin de bijouterie ou d’une femme s’activant avec rudesse à la vitrine d’un abattoir d’oies.

C’est seulement à ce moment-là, qu’arrivé effectivement « en Pologne, dans une grande ville polonaise agitée », que le « touriste » partagé entre l’attirance et la stupeur, le « passant occidental » aux racines familiales orientales, se montre réceptif à la fascination de ce «  judaïsme expérimenté » et se livre au plaisir de la découverte, tout au long de la route qui ponctue son livre, traversant les villes de Vilnius, Lublin, Lemberg, Cracovie, Zakopane, Lodz et Dantzig. Il fait ainsi un premier constat provisoire : « Je ne peux m’empêcher de penser à mes origines : Quel peuple imposant, le peuple juif. Je n’ai pas su, je crois, que ce que je voyais en Allemagne, ces hommes affairés étaient des Juifs, des commerçants qui marinaient dans leur sens familial et engraissaient lentement, ces intellectuels agiles, ces hommes innombrables, délicats, incertains, et malheureux. Je le vois maintenant : ce sont des exemplaires déguenillés, des dégénérés, bien éloignés du noyau humain qui vit ici et se maintient. »

En même temps, Döblin qui ne peut finalement rester qu’un spectateur déchiré par des contradictions internes dans un pays étranger, est bouleversé par la misère matérielle, mais surtout par la haine poussée jusqu’à la répulsion, à laquelle le peuple juif était déjà exposé dans les années vingt, en Pologne également.

Des slogans comme « Polonais, n’achetez pas chez les Juifs », car ce sont « des champignons nés de la pourriture », « des parasites », « une race de bactéries », on «ne sait pas s’il est sensé de les exterminer totalement, de les briser et de les absorber », laissent l’auteur sans commentaire, figé, impuissant, dans son rôle d’observateur. L’histoire faite par des hommes a suivi son cours. Un constat demeure : « Aujourd’hui, nous ne pouvons pas lire l’ouvrage de Döblin sans penser à ce qui arriva plus tard » (Heinz Graber). Vingt ans seulement après sa visite, il ne reste plus de Juif à Varsovie, la culture juive dans toute la Pologne est devenue un phénomène historique résultant de l’extermination systématique par les Nationaux-socialistes durant des décennies, tandis que l’antisémitisme chargé de ressentiments bouillonne toujours dans bon nombre de têtes, pas seulement en Pologne et en Allemagne, et ce malgré tous les crimes perpétués contre les Juifs.

par Dieter Stolz, traduit par Isabelle Lestang & Françoise Lassebile