Voyage et destin. Récit et confession.

Voyage et destin. Récit et confession.

« Je dédie ce livre à ma femme Erna, qui, comme on le lira, releva sur la plage le Robinson naufragé, le sauvant et sauvant du même coup elle-même et notre benjamin. Grande fut notre peine de ne pouvoir prendre avec nous d’autres êtres encore qui nous étaient chers. »
(Traduction de Pierre Gallissaires, 2001)

D’emblée le sous-titre de cet écrit autobiographique écrit au début des années 1940 à Los Angeles et en 1948 à Baden-Baden indique que le second récit de voyage d’Alfred Döblin est, d’un côté, le compte rendu artistement rédigé, nourri de multiples perspectives et descriptions concrètes, la chronique de l’exil de l’écrivain fuyant un Paris encerclé vers les États-Unis : du voyage aller par le Sud de la France, l’Espagne et le Portugal jusqu’au retour de l’exilé dans l’Allemagne détruite de l’après-guerre. La description est d’une admirable impartialité, le ton objectif. Pour cette famille de fuyards cruellement déchirée à l’instar de tant d’autres, c’est effectivement une question de vie ou de mort. De l’autre côté, il faut voir dans le chapitre intitulé « Voyage dans l’inconnu » le témoignage littéraire d’une évolution qui aboutira à la conversion religieuse d’Alfred Döblin, comme une « confession » sincère qui évoque Saint Augustin, les lectures intensives de Kierkegaard et le choc bouleversant suscité par la vue du Christ crucifié en la cathédrale Notre-Dame de Cracovie. Car l’auteur de ces lignes est aussi celui qui analyse et passe tout au crible de sa conscience, de sa raison aiguisée et de ses combats intimes. C’est dans ce sens qu’il ne s’agit pas « seulement » d’un voyage réel d’un lieu à un autre, mais d’un « voyage entre ciel et terre » riche d’un potentiel d’irréel et d’imaginaire.

Il n’est donc pas surprenant que ce récit-confession soit semé de réflexions et méditations d’inspirations philosophiques. Même les réalités les plus choquantes sont pour l’auteur en plein doute existentiel l’occasion de se mettre à l’épreuve et de ne rien laisser sans réponse : même la syllabe ‘Dieu’ est examinée dans tous les sens : « Donc, si Dieu ne s’est pas détaché de ce monde et s’il y participe – si c’est lui qui lui insuffle sa vie […] que dire – je le demande – lorsqu’il se trouve dans la personne d’un nazi et construit des camps de concentration ? Car c’est lui qui les construit, qui d’autre le ferait ? Mais cela est incompréhensible, incompréhensible à donner le frisson. Non, il ne m’est pas possible de me faire une image aimable de Dieu. »

Dans cette situation extrême à tout point de vue, alors que ses compatriotes n’ont pas fait qu’arracher la plume de la main de l’« auteur » juif allemand qui voulait parler de soi comme s’il s’agissait d’un autre (« Mon moi, mon âme, mes vêtements m’ont été ôtés »), notre « Robinson » expulsé de son pays aperçoit le crucifix dans la cathédrale de Mende. Le Christ couronné d’épines souffrant sur la croix ne le lâche pas. « Sa figure et la manière dont la religion s’est formée autour de lui suscite mon intérêt». Döblin voit en Jésus « l’incarnation de la misère humaine, de notre faiblesse et de notre impuissance. » Mais ce n’est pas ce qu’il cherche. En effet, à en juger par la teneur principale de ce livre de mémoires soucieux de véracité, la paix intérieure, voire peut-être la délivrance ne viendront qu’avec la profonde conviction que c’est l’amour de Dieu et non pas la lutte acharnée pour l’existence qui devrait constituer l’essence de la vie humaine. Cet amour est seul à protéger du profond désespoir. Seul en mesure de nous faire supporter une vie dure, rude et cruelle même en période sombre. Cet amour seul peut délivrer celui qui souffre sans espoir. Lui seul semble prédestiné à apporter aux mortels une consolation terrestre et métaphysique. « Par les sacrements, la Trinité divine nous élève déjà dans notre précarité et nous rapproche de la vraie réalité, de l’amour originel. Elle nous apporte un heureux message. Quand je regarde aujourd’hui l’Évangile je me demande où sont les ténèbres, le noir, la souffrance qui m’effrayaient autrefois ? Il est venu au monde pour apporter l’amour. Surtout ne tiédissons pas. Enflammons-nous à Dieu. »

Nul doute, l’étincelle a jailli. Döblin adhère à la foi qui ne lui a jamais été totalement étrangère. En homme mystique non doctrinaire et tolérant, il se montre ici, lui aussi profondément touché et se fait le prophète (tout-à-fait autocritique) d’une nouvelle et meilleure « période éclairée », et cela, sans trahir les idéaux classiques de la Révolution Française. Selon lui, seuls ceux qui se fient uniquement à leurs organes sensoriels et à leur raison limitée ne trouveront aucune aide. Car il existe chez l’homme un besoin de religion. En 1941, Döblin se fait baptiser avec son épouse et son plus jeune fils Stéphane en la Blessed Sacrament Church à Hollywood : « Dieu est personne… voilà le premier éclaircissement qui me fut donné sur mon chemin. Le second : la cause originelle lumière est une incommensurable force créatrice, force d’amour ».

Le Livre III de « Voyage et destin » paru en 1949 est intitulé « Le salut ». Parallèlement au récit de sa « révélation personnelle », l’auteur y narre les périls qu’il a encourus à Toulouse, Marseille, Barcelone, Madrid et Lisbonne, puis l’exil en Amérique avec toutes ses privations («  Tu ne m’as pas aimé, mais je t’aime quand même ».) et finalement le retour désenchanté au pays jadis nommé Allemagne. Entre temps, Alfred Döblin a 67 ans quand il rejoint la zone d’occupation française le 9 novembre : « la date d’un écroulement, d’une révolution gâchée ». Le but qu’il atteint finalement n’est pas Berlin, mais Baden-Baden. « Je vais ma valise à la main, dans une ville allemande. (Cauchemars pendant l’exil : j’étais transporté par un coup de baguette magique sur ce sol, je voyais des nazis, ils m’abordaient, me posaient des questions…) Je sursaute : on parle allemand à côté de moi ! Se peut-il qu’on parle allemand dans la rue ? Je ne vois pas les rues et les gens comme je les voyais autrefois.

Au-dessus de tous, il y a, comme un nuage, ce qui a eu lieu et ce que je porte en moi : la sombre peine de ces douze années. Une fuite après l’autre. Je frissonne, dois détourner les yeux et l’amertume m’envahit. Puis je vois leur misère, et je vois qu’ils n’ont pas encore pris connaissance de ce qu’ils ont vécu. C’est difficile. Je voudrais aider. »

Döblin se rend à la réalité. Il regrette cependant que ses compatriotes gardent des œillères et soient prêts à recommencer comme avant, qu’ils ne cherchent pas à s’interroger sur le passé nazi. Au contraire, la majeure partie des Allemands, toujours animés d’un sentiment grégaire et affectionnant les grands rassemblements partisans, ne comprend visiblement pas « pourquoi l’obéissance doit avoir été, cette fois-là, une faute » : ils n’ont rien appris ; tout est resté au même point, outre le fait qu’Hitler a été évincé. Dans cette nouvelle République fédérale d’Allemagne, Döblin cherche les premiers signes optimistes d’un avenir en construction où se dessinerait une prise de conscience historique, en vain. Plus effrayant encore : dans ce pays du miracle économique rapidement rétabli, l’exilé de retour sous l’uniforme français se heurte à une atmosphère d’animosité qui dénote des idées politiques réactionnaires et des tendances esthétiques rétrogrades. Si, dans sa fonction de ‘chargé de mission’ pour la Direction de l’Éducation Publique, il a espéré pouvoir apporter au moins une petite contribution à la reconstruction culturelle et à la rééducation de la population, il est rapidement déçu. Ses tentatives de censeur d’empêcher tout mouvement profasciste, militariste et nazi sont condamnées à l’échec, tout autant que ces efforts de Chef de Bureau des lettres pour mobiliser, avec une revue littéraire, la conscience de chaque individu et s’adjoindre des intellectuels critiques dans le but de créer une communauté démocratique. En sceptique éclairé, il se rend très vite compte que son engagement politico-social ne fera rien bouger. Ceci d’autant moins que les voix des exilés « gauchistes», qui – pour reprendre l’un des reproches typiques du camp de la « droite » – se seraient contentés d’assister à la tragédie allemande du haut de leurs loges, ne sont pas entendues. Döblin résume, d’abord dépité, puis amer : « Lorsque je revins … mais je ne revins pas. »

par Dieter Stolz, traduit par Isabelle Lestang & Françoise Lassebile