Une imagination exacte

Discours prononcé par Michel Vanoosthuyse lors de la cérémonie organisé pour le 50ème anniversaire de la mort d’Alfred Döblin, dans les salons de l’Hôtel de Ville de Paris, le 30 octobre 2007


“En dehors du cercle étroit des spécialistes, que sait-on d’Alfred Döblin écrivain ? Bien sûr, son nom est accolé à Berlin Alexanderplatz, roman classé parmi les grands textes de la « modernité » ; cela est considérable, évidemment, mais n’épuise pas une œuvre qui ne se résume pas à cette seule formule. La raison du décalage entre l’accueil et l’importance réelle de cette œuvre vient de loin : c’est que Döblin est lui-même, justement, un auteur en décalage, parce qu’il n’a jamais cessé de tromper les attentes ordinaires, esthétiques, idéologiques, politiques, du lectorat et de la critique. Il y a bien sûr chez lui un goût de la provocation, mais c’est une insolence salutaire, qui naît de l’aversion pour la médiocrité, quand elle tient le haut du pavé ou prétend régir le travail de l’écrivain. La méfiance à l’égard de Döblin est consubstantielle à l’idée particulière, et particulièrement haute, qu’il se fait de la littérature. Car la littérature n’est pas pour lui un divertissement, elle ne se donne pas non plus pour fournir des leçons de morale, ou de faire de l’agitation politique, elle n’est pas non plus le lieu « où l’auteur malheureux vide son cœur », un « cabinet pour exhibitionnistes, un WC littéraire », comme il le dit plaisamment, et comme c’est tellement à la mode aujourd’hui. La littérature est pour lui une « manière de penser », et l’auteur de fictions est « une espèce particulière de savant ». Il est cet explorateur infatigable dont la tâche est de s’interroger sur l’homme, sur la nature, sur l’histoire, et sur l’homme dans l’histoire. Et qui, comme romancier, doit le faire avec des moyens spécifiques : une certaine disposition non utilitaire du langage, un jeu souverain avec les éléments de la réalité, une confiance totale dans les pouvoirs de l’imagination. Pas n’importe quelle imagination, cependant. Car, de même, dit-il, que « les auteurs se distinguent en veilleurs et en endormis flottant dans les nuages », de même « il existe une imagination inexacte…La littérature suppose un regard anormalement aigu et un sens pour la vérité de la science. Sans un grand investissement de l’esprit, la littérature n’est pas possible. L’activité littéraire exige un regard très aigu sur la réalité. Avant de chanter, Homère avait ce regard aigu ».

On comprend qu’une ambition aussi haute lui ait interdit de confondre jamais l’activité littéraire avec un plan de carrière, et que sa vie durant il ait dédaigné de travailler à sa gloire ; lui qui, jusqu’à ce que les nazis le chassent, est resté médecin dans les quartiers pauvres de Berlin, et qui a tiré de cette activité ce rapport familier et lucide avec la réalité sociale et la réalité allemande ; on comprend aussi que son exigence entre en collision avec ceux, écrivains et critiques, qui entendent parquer la littérature dans la sphère étroite de l’esthétisme, y compris quand celle-ci porte le nom d’avant-garde. Mais on comprend aussi qu’il ait refusé toute sa vie d’asservir la littérature sous quelque dogme, esthétique ou politique, et pour quelque tâche partisane que ce soit, ce qui l’engagea dans des vives polémiques avec les tenants du réalisme socialistes, mais ce qui lui valut aussi une grande indifférence, de l’autre côté, dans la RFA d’après-guerre.

La littérature Döblinienne ne se laisse pas enrôler. Mais le gain de cette liberté obstinément revendiquée est immense. Ecrit contre la routine romanesque – avec ses intrigues bien ficelées et ses personnages corsetés dans des rôles prévisibles –un roman Döblinien est une aventure surprenante. Il abandonne les boudoirs, les salons bourgeois et les maisons patriciennes, largue les amarres, pour s’en aller dans des contrés lointaines et exotiques ou bien au contraire très loin en avant de nous, dans les siècles à venir. Il y a du Hugo chez cet homme-là, dans cette conjonction d’un imaginaire du temps et de l’espace et d’un imaginaire d’événements parfois extravagants, cimentés par la langue, cette « force productive », une « langue vivante » qui n’a rien à voir avec la langue léchée, polie et policée des grands stylistes patentés.

Conjuguant le plaisir de raconter et les expérimentations de la modernité, s’abandonnant tantôt au simple récit et tantôt inventant les structures narratives les plus complexes, accueillant les parlers populaires mais sachant exploiter aussi toutes les ressources poétiques de la langue, introduisant dans le roman les régimes textuels les plus divers, du document brut jusqu’au poème en prose, abolissant les frontières entre le haut et le bas, le tragique et le comique, et s’ouvrant à toutes les formes du rire, de l’ironie la plus sophistiquée au burlesque le plus débridé, l’œuvre romanesque d’Alfred Döblin est d’une ampleur, d’une variété et d’une inventivité incomparables. Mais s’il y a des styles, et si chaque livre possède une figure singulière, il y a bien, au bout du compte, une tâche unique : comprendre le monde, l’homme dans le monde et dans l’histoire. Il n’est ainsi guère d’auteur qui se soit colleté plus près, avec autant de pugnacité et de véhémence, d’indignation et de vigueur dénonciatrice, autant de clairvoyance aussi, avec la réalité historique et en particulier avec ce qui réchauffait de longue main « le ventre d’où cela est sorti » (pour parler comme Brecht) ; c’est le thème majeur de son roman Novembre 1918 – un « monument unique », selon ce même  Brecht. Il n’en est pas non plus qui ait avec autant d’obstination que lui, dans chacun de ses livres, y compris dans ceux qui semblent le plus éloigné des préoccupations contemporaines, cherché des réponses à la question qu’en tant qu’humaniste il n’a jamais cessé de poser et de se poser : comment rendre la société des hommes plus humaine ? plus accueillante à l’individu ? Et comment empêcher le triomphe constant des puissants sur les faibles ? Enfin, il n’en est pas un qui ait su mieux que lui faire surgir la confrontation entre l’histoire et le monde social sur les questions touchant aux relations entre les êtres et affectant leur vie au plus intime, rendant si caduc le clivage ordinaire entre réalisme social et réalisme psychologique.

La grandeur de l’écrivain Döblin, c’est cela : la mobilisation d’un regard aigu sur le monde, aux fins de tester des réponses aux défis d’un siècle monstrueux à bien des égards. « Pour des raisons liées à la science, (les écrivains) ont davantage accès à la réalité et accès à davantage de réalité que beaucoup d’autres, qui ont pour seule réalité leur petit peu de politique, d’affairisme et d’action », écrit Döblin. C’est là la meilleure défense et illustration de son œuvre. Quelques-uns de ses pairs ne s’y sont pas trompés, ni Apollinaire, ni Brecht, qui a dit à plusieurs reprises sa dette et dont le « théâtre épique » n’existerait peut-être pas sans les impulsions fournies par la lecture des essais théoriques et des œuvres de Döblin ; ni plus près de nous, Grass, voyant en Döblin son maître. Ce sont là, je pense, des cautions suffisantes pour que l’on considère enfin que Döblin n’est pas un écrivain allemand parmi d’autres, mais, pour reprendre les mots de Gottfried Benn « un écrivain gigantesque, (qui) avec le seul petit doigt de sa main droite, en fait plus que la plupart des autres romanciers ».”

Michel Vanoosthuyse
Professeur émérite à l’Université Paul-Valéry, Montpellier, France