Alfred Döblin, un écrivain qui mérite d’entrer dans le panthéon des auteurs “classiques” universels du XXe siècle

Allocution de Lionel Richard, Professeur éméritre de littérature comparée, lors de l’inauguration en juin 2007 d’une plaque au 5 square Henri Delormel à Paris XIV° sur l’immeuble où résidait la famille Döblin de 1934 à 1939.

“Mesdames et Messieurs,

Si le nom d’Alfred Döblin, en France, représente pour le public lettré celui d’un écrivain allemand, c’est grâce à un roman qu’il publia en 1929, Berlin Alexanderplatz. Or l’édition française de ce roman, parue près de dix en plus tard, fut mise au pilon par les forces allemandes à Paris en 1940, au début de l’Occupation. Elle n’a été enfin réimprimée, malheureusement avec ses insupportables erreurs et coupures, qu’en 1970. Voilà qui indique une chose: l’œuvre de Döblin est inséparable de l’histoire dramatique de l’Allemagne du XXe siècle.

Dans la soirée du 27 février 1933, le bâtiment qui abrite le Parlement, à Berlin, le Reichstag, est en flammes. Les nazis accusent les communistes d’y avoir mis le feu. Montée par les dirigeants nazis, cette opération leur permet de porter atteinte aux derniers droits démocratiques encore en vigueur. S’ensuit immédiatement la première grande vague d’arrestations de membres des forces de gauche et de libéraux – hommes politiques, syndicalistes, journalistes, écrivains. Les deux premiers camps de concentration sont ouverts en mars.

Cette période est celle, aussi, où les premiers intellectuels qui se sentent menacés passent les frontières allemandes pour se réfugier à l’étranger. Parmi eux, le romancier Alfred Döblin. Le lendemain même de l’incendie du Reichstag, au soir du 28 février, son éditeur, Samuel Fischer, et l’ambassadeur de France à Berlin, André François-Poncet, le préviennent qu’ils ont appris sa toute prochaine arrestation.

Döblin n’est pas le seul écrivain devenu la cible des nouvelles autorités nazies. Mais qui donc est-il pour ainsi tomber sous leurs foudres ? .. Après des études de médecine et une spécialisation en psychiatrie, il publie sa première œuvre [Lydia und Mâxcherû, une pièce de théâtre, en. 906, et sa première nouvelle [Das Stiftsfrâulein und der TodJ en 1908, à 30 ans. Par la suite, il s’intègre au mouvement d’avant-garde à Berlin, collaborant aux revues qui s’en réclament. Son premier roman [Die drei Sprünge des Wang-Lun] paraît en 1915. Ses efforts de création romanesque ne vont plus ces er jusqu’à sa mort. Pour les nazis, son activité littéraire est caractéristique de la «juiverie» qu’ils accusent de régner sur la vie culturelle. Né dans une famille juive très pauvre de la Prusse orientale, Döblin ne peut être, à leurs yeux, qu’un vulgaire courtier de la littérature qu’ils méprisent et qu’ils désignent comme la «littérature de l’asphalte ». Sous la République de Weimar, sa participation à des associations d’écrivains pourfendant les menées antidémocratiques, sa signature au bas de pétitions contre les atteintes aux libertés constitutionnelles, l’ont conduit à être porté sur leurs listes des « traîtres à abattre».

Dès qu’averti du danger qu’il court, Döblin prend donc le train en direction de Stuttgart, et ensuite jusqu’à la frontière suisse, qu’il passe à pied. il gagne Zurich, où il arrive le 3 mars. Peu après, sa femme le rejoint avec son plus jeune fils, et la famille vit dans une chambre d’hôtel jusqu’en octobre 1933. C’est le temps de l’émigration qui commence, avec toutes les misères et souffrances qui en découlent puisque, l’exercice de la médecine lui étant maintenant interdit, Döblin est privé de ses principaux moyens de subsistance. Sur les conseils de François-Poncet, avec lequel il est resté en relation, il choisit de changer de pays, d’élire domicile à Paris. Installation pour un an dans la banlieue parisienne, à Maisons-Laffitte. Il se lance dans un nouveau roman, Pas de quartier /, qui va paraître en 1935 à Amsterdam. A la fin de 1934, la famille emménage à Paris au 5 square Henri-Delormel, où elle habite jusqu’à l’exode, à la fin de 1939. La nationalité française lui est accordée en 1936. Et c’est en ce lieu où nous sommes actuellement rassemblés que Döblin, dans un appartement exigu et sombre où il dispose tout de même d’une pièce pour travailler, qu’il écrit les deux premiers tomes de sa trilogie Novembre 1918.

Naturalisé français, il ne s’enferme pas dans une tour d’ivoire et garde la volonté de lutter contre l’Allemagne nazie. Episode significatif, en 1939, sa participation à la contre-propagande émanant du « service allemand », sous la direction de Jean Giraudoux, alors secrétaire d’Etat au ministère de l’Information. Aux côtés des germanistes Ernest Tonnelat, Edmond Vermeil, Robert Minder, il rédige des poèmes satiriques et des textes parodiques destinés à être imprimés sur des « feuilles volantes ». Il met au point, pour une brochure illustrée par un maître du bois-gravé, Frans Masereel, une « ballade des trois bandits» – Hitler, Goebbels et Göring. Tout ce travail était censé aboutir à des tracts qui devaient être éparpillés sur l’Allemagne par des avions britanniques. Mais la guerre est arrivée plus vite que prévu, et ces tracts sont restés par paquets dans des hangars.

Autre étape pour Döblin, pour sa femme et son plus jeune fils Stephan, auquel son père donne couramment le prénom français Etienne : la fuite à travers la France envahie par les troupes allemandes, les camps de réfugiés, l’émigration aux Etats-Unis, une indigence humiliante, quatre années difficiles. Dénouement d’une crise morale, par ailleurs, peut-être, puisqu’en 1941, à New York, toute la famille décide de recevoir le baptême catholique.

Döblin souhaite revenir en Europe dès que possible. Encore faut-il gagner de quoi vivre. Des Etats-Unis, s’étant adressé à Ernest Tonnelat, toujours à Paris et Professeur au Collège de France, il obtient, par son intermédiaire, une proposition de poste en Allemagne, dans la zone d’occupation française. Les époux Döblin rentrent donc en France. Et voici notre écrivain se retrouvant à Baden-Baden le 9 novembre 1945 sous l’uniforme français, sorte d’officier culturel indirectement chargé du contrôle des publications qui pouvaient être projetées par des Allemands.

A Baden-Baden puis à Mayence, Döblin est confronté à une Allemagne qu’il ne comprend plus et dont il retient surtout qu’elle n’est pas disposée à faire son mea culpa. Les lettres qu’il envoie à sa famille et à ses amis sont pénétrées d’une profonde amertume devant le comportement des Allemands avec lesquels il entretient des relations quotidiennes. Revenu parmi eux dans les fourgons de l’étranger, il est regardé en chien de faïence. Tout en continuant d’écrire, il s’enfonce dans le désespoir. li se lamente sur le sort de ses anciens livres, non réimprimés, sur le malheur de voir les éditeurs lui- refuser ses nouveaux manuscrits. li déplore d’avoir perdu toute notoriété. Les pages qu’il ne cesse de noircir, se plaint-il, ne sont plus que pour le tiroir.

Effectivement, quand il meurt en juin 1957 dans une clinique de Forêt Noire, Döblin est à peine lu des Allemands. Pour ce qui en est de la République fédérale, il ressent une mise à l’écart, qu’il attribue à la restauration des valeurs conservatrices, à la postérité active des nazis toujours présents dans les structures administratives, et à un public qui, après avoir vécu douze ans sous l’étouffoir du Troisième Reich, a sombré dans une apathie intellectuelle.

Par pudeur sans doute, chaque fois qu’il aborde avec ses interlocuteurs cette question du manque de considération des Allemands à son égard, il laisse de côté une autre possibilité d’explication qui compte beaucoup, et il est parfaitement conscient de son importance : la nature même de ce qu’il écrit. En 1948, dans le récit où il raconte l’existence qui a été la sienne depuis la débâcle de 1939 en France et son départ aux Etats-Unis, Voyage d’infortune, il se présente avec raison comme un auteur qui n’a cessé de combattre « les rhéteurs et les traditionalistes vains et affectés, les imitateurs et les parasites qui vivent du bien d’autrui». Il s’en prend à ce qu’il nomme «l’épouvantable provincialisme allemand» .

A partir des années 1960, la situation change en République fédérale, la littérature des « émigrés» antinazis est peu à peu remise sur le marché. Les livres de Döblin sont alors publiés en collection de poche. Initiative favorable à son retour en grâce. Dans l’Europe d’aujourd’hui, les plus réputés des spécialistes, sinon le grand public, sont unanimes à le ranger parmi les cinq écrivains qui ont marqué au XXe siècle la prose de langue allemande, c’est-à-dire à côté de Franz Kafka, Thomas Mann, Robert Musil, Hermann Broch.

Il faut dire que cette originalité littéraire de Döblin, les meilleurs des germanistes français des années 1930, comme Ernest Tonnelat, Robert Minder, Maurice Bouchez, Albert Fuchs, l’ont vite reconnue et n’y sont pas restés insensibles. En 1936-1937, son roman Pas de quartier! fut inscrit au programme du Certificat d’aptitude à l’enseignement de l’allemand dans les collèges et lycées. En 1937-1938, Berlin Alexanderplatz figura au programme de l’agrégation d’allemand. A la différence de bien de ses confrères émigrés en France, Döblin en personne fut sollicité à plusieurs reprises pour des conférences dans les universités.

D’où provient sa singularité dans la littérature de langue allemande ? De son rapport fondamental avec la notion même de littérature. Tout en s’intéressant énormément aux faits divers dans les journaux, et en les utilisant comme éléments romanesques, il n’a jamais voulu être le narrateur de petites histoires pour elles seules. D’emblée, il s’est posé comme un expérimentateur, un aventurier de l’écriture. il s’est exclu de ladite littérature de consommation, d’évasion, pour s’installer dans une littérature d’expérimentation, d’analyse psycho-sociale, de réflexion.

Dans toute son œuvre, Döblin joue avec les matériaux linguistiques les plus différents, avec les styles et les tons les plus divers. Sur un arrière-plan tiré de l’Histoire lointaine, comme la Guerre de Trente Ans pour son roman Wallenstein, ou construit sur les images de la réalité immédiatement contemporaine, comme pour Berlin Alexanderplatz, il confronte des situations de personnages. il cherche et donne à comprendre les difficultés de ces personnages à concilier leurs exigences intérieures avec les événements qu’ils subissent. Entremêlant burlesque et tragique, envolées lyriques et descriptions rigoureusement objectives, relations d’un narrateur externe et monologues intérieurs, Döblin se sert avec maîtrise de tous les procédés littéraires possibles. Qui plus est, son imagination navigue dans la culture universelle. Alternativement, elle s’approprie les mythes sur lesquels s’est élaborée l’Humanité en Occident et en Orient, charriant l’enseignement de la Bible, celui de Bouddha, celui de Confucius.

La lecture et la compréhension de cette œuvre n’en sont pas simplifiées, bien sûr. Et il convient d’ajouter que les Allemands ont eu affaire aussi, avec Döblin, à un redoutable polémiste qui ne les a pas épargnés, à un impitoyable analyste qui a dénoncé, dans de très nombreux articles, les tares de la société et des mentalités allemandes. Homme de gauche il se revendiquait sous la République de Weimar, et c’est à bon escient que les nazis l’ont pris dans leur ligne de mire.

Pour la plupart des Français, cette œuvre immense, dont un tiers au moins a été rédigée en France, est encore à découvrir. Depuis les années 1980, plusieurs livres de Döblin ont été traduits, mais les traductions restent désordonnées, insuffisantes, et leurs versions françaises, parfois, ne sont pas au meilleur de ce qu’elles pourraient être. Que cette cérémonie ne soit pas simplement l’occasion de rendre hommage à un père et son fils, Alfred et Wolfgang Döblin, qui ont préféré, bien que nés Allemands, se battre sous les couleurs de la France plutôt que d’assister passivement aux méfaits de l’Allemagne nazie. C’est, avant tout, l’héritage intellectuel qu’ils ont laissé qui doit les maintenir vivants dans la mémoire collective. Honorer leur conscience politique et leur civisme ne saurait donc aller sans inviter à connaître l’apport scientifique de Wolfgang – ou de Vincent, pour utiliser son prénom français – et à lire les écrits d’Alfred.

Le sort que mérite l’écrivain Alfred Döblin est d’entrer dans le panthéon des auteurs « classiques» universels du XXe siècle. Et l’inscription de son nom sur une plaque commémorative comme celle qui est posée ici aujourd’hui n’est pas en mesure, évidemment, de le hisser à cette place. Il ne peut la conquérir que si des milliers de Français deviennent ses lecteurs. Tel est le souhait sur lequel, Mesdames et Messieurs, en vous remerciant de votre présence, je veux vous laisser.”

Mesdames et Messieurs,