Hommage à Alfred Döblin

Hommage à Alfred Döblin

Robert Minder

(Extraits du texte publié en juin 1957 dans la revue « Allemagne d’Aujourd’hui » – 3 mois avant le décès de l’écrivain).

L’œuvre de Döblin est l’une des plus considérables de ce demi-siècle, et l’une des plus ignorées. Non pas qu’il n’ait pas été de bonne heure reconnu par ses pairs. « Wang-loun », « Wadzek », « Wallenstein », « Berge, Meere und Giganten », « Manas » l’ont rendu célèbre en Allemagne, et « Berlin Alexanderplatz » dans le monde, dès avant 1933. Une production non moins importante a suivi depuis cette date. Mais alors que les études abondent sur Rilke, Kafka, Thomas Mann, l’ensemble de l’œuvre doblienne demeure dans l’ombre. Détruite par les nazis, introuvable dès lors dans sa majeure partie, elle est à tous égards d’un accès difficile.

Bien plus que des romans, il s’agit ici de poèmes épiques – d’immenses poèmes en prose comme la littérature n’en possède pas d’analogues ; des poèmes inégaux, avec des abrupts et des failles, mais aussi avec des réussites éclatantes, incomparables. Les ressources verbales de Döblin sont prodigieuses ; il y a la force de Hugo en lui, mais d’un Hugo moins organisé, qui aurait fait craquer le cadre de la rhétorique  et sauté par-dessus le parapet de ses antithèses ; un Hugo beaucoup plus livré à l’assaut de l’informe et de l’irrationnel, privé de l’appui d’une réalité sociale solide. On pourrait d’un mot caractériser cette œuvre, en disant qu’elle est une grandiose tentative de synthèse entre l’Est et l’Ouest, avec un lent déplacement de l’accent vers l’Ouest, non sans des oscillations et de brusques retours en arrière ; équilibre toujours remis en question, pèlerinage infatigable entre les deux pôles, quête exemplaire dans sa sincérité et la grandeur de son ambition, et dont la signification profonde se révèlera aux critiques futurs.

Proscrit par le III° Reich, l’écrivain revint en Allemagne comme citoyen français ; le libre penseur, d’origine israélite, s’était converti au catholicisme – mais à un catholicisme qui se situerait beaucoup plus dans la ligne de Péguy et de Bernanos que dans celle de l’orthodoxie d’outre-Rhin. Autant de raisons pour organiser la conspiration du silence contre son œuvre incommensurable, une des rares dont on puisse affirmer qu’elle durera. Robert Musil l’a dit avec Kafka et Thomas Mann lui-même, brouillé plus tard avec Döblin, en convenait : que l’on relise son jugement, inséré dans le recueil posthume « Altes und Neues ».

On verra que notre pays a des raisons toujours particulières d’honorer Alfred Döblin. Les faits que je rapporte sont en grande partie mal connus, souvent inconnus, toujours authentiques ; les propos, inédits et fidèles. L’opinion de l’écrivain n’engage que lui-même ; qu’on me permette d’insister sur ce point.

C’est le lendemain de l’incendie du Reichstag, allumé par les nazis le 27 février 1933, que l’écrivain quitta Berlin. Des amis politiques, ainsi que l’éditeur S.Fischer l’avaient prévenu de l’imminence de son arrestation. Döblin était alors âgé de 55 ans. Il monta dans le rapide Stuttgart-Constance, puis franchit la frontière suisse à pied, près de Kreuzlingen. Sa famille suivit trois jours plus tard.

Zurich où ils se fixèrent d’abord, regorgeait d’émigrés. Beaucoup croyaient le retour proche. Le régime de terreur n’était pas encore définitivement en place. Deux des quatre fils de l’écrivain, logés par des amis à Berlin, pouvaient y passer l’un son « Abitur », l’autre un examen de l’Enseignement technique, avant de rejoindre leurs parents. « Que faisons-nous ici ? Rentrons, luttons sur place ! Notre devoir est de nous battre pour la République », répétait Döblin à Ernst Toller, qui partageait ce point de vue. Le propos montre à quel point même des hommes lucides et bien informés sous-estimaient la force de l’hitlérisme et son emprise sur un peuple secoué par l’hystérie. L’illusion fut de courte durée. Le mobilier et la bibliothèque de l’écrivain sauvés des nazis et sortis d’Allemagne grâce aux subterfuges d’amis polonais, il fallu choisir une résidence. La Suisse parut étouffante à l’homme du Nord habitué aux vastes plaines, au Berlinois qui aspirait à retrouver la marée humaine des grandes capitales, à s’y plonger comme dans un autre océan (un des grands thèmes de son œuvre et qui lui donne un accent si vécu de modernité). Londres où Paris ? C’est une lettre de l’ambassadeur de France à Berlin qui précipita le choix.

Le rôle de M. François-Poncet dans la sauvegarde des lettres allemandes et la préservation physique de quelques-uns de ses meilleurs représentants- dont Heinrich Mann- est trop peu connu et fera un jour, n’en doutons pas, l’objet d’une thèse aux amples proportions. Son admiration pour l’auteur de « Berlin Alexanderplatz » ne s’est jamais démentie. L’extrême vivacité d’esprit de Döblin, la pugnacité de son humour, avaient de quoi séduire le plus pétillant des normaliens ; en même temps il admirait ce qu’il y a de plus profond dans cette œuvre ; le souffle épique, un sens du sacré, rares dans la littérature contemporaine.

Parmi les hommes qui – sur la recommandation de M. François-Poncet- se dévouèrent à Paris pour Döblin, il faut citer en premier lieu M. Luc, Directeur de l’Enseignement technique. Grâce à cet ami sûr se trouvaient facilitées les innombrables démarches qu’imposait une administration tatillonne, terreur de tous émigrés, et pas seulement en France. L’écrivain, sa femme, trois de leurs fils reçurent le décret de naturalisation trois ans exactement après leur arrivée chez nous en août 1933. Un autre fils, après des séjours à Paris et à Londres, s’était fixé à New-York à la même date. Ses parents devaient l’y rejoindre en 1940.

Après avoir habité un mois dans un hôtel montmartrois, puis en banlieue, à Maisons-Laffitte, la famille s’installe, en octobre 1934, dans un appartement assez confortable, mais petit et sombre, 5 square Henri-Delormel, près de la place Denfert-Rochereau et de l’avenue d’Orléans, dont l’écrivain aimait le grouillement populaire. C’est là que j’ai fait sa connaissance, en septembre 1937. Nous devions nous revoir souvent dans les deux années qui suivirent et presque quotidiennement d’octobre 1939 à juin 1940, puis à nouveaux, après des rencontres plus espacées, de 1953 à 1956, quand Döblin se fut réinstallé à Paris, boulevard de Grenelle, 31.

D’Allemagne, l’écrivain avait apporté en Suisse, puis en France le manuscrit inachevé d’une espèce de roman rhapsodique, mi-comique et mi-burlesque ; les pérégrinations d’un ancien Dieu babylonien, tiré du sommeil après des siècles et qui découvre la vie moderne. Dans les chapitres sur l’Orient et Istanbul, ai début du livre, le romancier utilisait des épisodes que l’ambassadeur de Turquie lui avait contés à Berlin. Dans les chapitres sur Zurich et Paris, il allait se référer à sa propre expérience, généralement sur le mode sarcastique, parfois sur le mode lyrique en ce qui concerne Paris.

Il y a  dans le « Voyage Babylonien » des chapitres d’une verve proprement ubuesque. N’oublions pas que Guillaume Apollinaire était revenu enthousiasmé de ses rencontres avec Döblin, à Berlin en 1913 : la carte qu’il lui adressa de Paris à son retour et que signa également le peintre Robert Delaunay, son compagnon de voyage et l’un des chefs de l’école cubiste, se termine par les mots « vive le Döblinisme ». On n’a guère encore mis en lumière ces rapports de l’inspirateur des surréalistes avec les surréalistes allemands d’avant l’heure, représentés entre autres par Paul Scheebart et par son ami Döblin, auteur de « Lydia und Mäxchen » et autres œuvres écrites aux environs de 1907

Tout différent du baroque « Voyage Babylonien » est la première œuvre conçue en France et parue à Amsterdam, toujours chez Quérido, en 1935 : « Pardon wird nicht gegeben » (« Pas de Pardon »). L’analyse détaillée de ce livre fut l’occasion de ma première rencontre avec Döblin. Il m’a confié alors que le roman naquit « au contact de la France » ; que la forme du roman classique « à la française », s’imposait comme d’elle-même à l’homme penché sur son passé dans la solitude de Maisons-Laffitte. Il y faisait revivre l’histoire de son frère aîné, type de juif coupé de ses racines, assimilé trop hâtivement et qu’un revers de fortune place en face de son néant, après une ascension vertigineuse. Œuvre hybride, selon l’auteur (« je n’y étais pas moi-même »), l’ouvrage est un document précieux à deux égards. D’abord comme analyse clinique d’un cas « de culpabilité dans la réussite ». L’auteur qui pratiquait les méthodes freudiennes dans sa clientèle populaire à Berlin-Est dès avant 1914, s’était soumis lui-même, en 1920, à une « analyse didactique » chez Georg Simmel, l’un des grands psychanalystes allemands de l’époque. Plus tard Döblin sera freudien et anti-freudien tout à la fois, de même qu’il sera marxiste et anti-marxiste.

Nous savons par certaines de ses confessions  à quel point le lycéen avait souffert de l’antisémitisme de quelques uns de ses maîtres et condisciples.  Des pogromes à Berlin, après 1919, avivèrent ces souvenirs que l’adolescent et l’homme avaient voulu oublier en y voyant non pas les signes avant-coureurs de la folie collective, mais les derniers soubresauts d’une maladie en voie de disparition. On n’imagine pas, ma souvent dit l’écrivain, à quel point la littérature allemande d’avant 1914, même dans ses éléments les plus avancés se désintéresserait de tout ce qui touche à la vie politique et sociale. Un changement radical s’était produit chez Döblin au retour de la guerre. Bâtir une Allemagne démocratique, la tâche l’enflamma. Il ne s’en dissimulait pas les difficultés. « La révolution allemande : une manifestation petit-bourgeoise aux dimensions gigantesques », a-t-il noté dans un de ses essais politiques, parus sous le nom de Linke Poot (« Main gauche »), de 1919 à 1921. « La plus redoutable passion de l’Allemand : obéir », remarque-t-il ailleurs. La virulence de ces pamphlets les faisaient à la longue juger indésirables aux directeurs de la « Neue Rundschau », sorte de « N.R.F » berlinoise. Döblin lui-même passait par une crise depuis qu’au congrès de 1922, socialistes-progressistes et communistes, réunis à l’intérieur de l’U.S.D. se fussent séparés bruyamment. Lui-même quitta découragé de groupe de « socialistes indépendants ». Il s’inscrivit, 4 ou 5 ans plus tard, au parti social-démocrate, puis en sortit indigné lorsque sous la pression du « Zentrum », la gauche eût consenti en 1930 à sacrifier un des rares démocrates efficaces de la nouvelle Allemagne, le ministre de l’Education nationale de Prusse, Friedrich Becker.

Döblin, dans ses conversations, a toujours insisté sur le travail effectif qu’il a fourni à l’intérieur du parti socialiste, les nombreuses besognes ingrates et indispensables dont il s’était chargé : mise sur pied de comités des secours, inspections d’asiles de nuit, assistance médical aux chômeurs. L’emprise des bonzes sur le parti l’avait toujours révolté. Le président Ebert, l’homme des compromis, qui avait réinstallé les généraux au pouvoir dès l’hiver 1918-1919, fut une de ses bêtes noires dès le début. La doctrine marxiste qu’il avait étudiée à fond après son retour de la guerre, et commentée en détail avec de nombreux amis et adversaires, n’était pas acceptée en entier par l’écrivain qui récusait en particulier la notion de superstructure idéologique.

Döblin si engagé pendant des années, était devenu réticent vis-à-vis des partis ; sa propre pensée, en mûrissant, se révélait fort complexe : l’élément métaphysique s’y manifestait avec une force accrue, avant de s’épanouir en croyance religieuse sous le choc d’événements que nous aurons à relater.

Ceux qui ne veulent voir dans cette conversion qu’un effet de l’âge et des malheurs subis par l’écrivain, devraient lire de près le « Voyage de Pologne » (1925). Le Berlinois d’adoption, né à Stettin, y retourne dans le pays de ses ancêtres : pèlerinage aux sources. Ce monde l’émeut, le bouleverse, en même temps qu’il lui parait étranger. Chez d’humbles rabbins, il a rencontré « une ferveur, une vie de l’âme disparues chez trop de ses coreligionnaires occidentalisés et dont l’émancipation s’est accompagnée d’un dessèchement intérieur ». Mais lui-même a franchi une étape et ne peut retourner en arrière. C’est Döblin qui parle : ce que je puis attester formellement, c’est l’absolue sincérité des convictions d’un homme toujours porté à creuser dans de longues méditations et confrontations les problèmes essentiels. Aussi bien n’est-ce pas la synagogue qui forme le centre secret de son livre, mais le Crucifix de Ste-Marie, à Cracovie. L’esprit de Döblin ne parvient pas à s’en détacher. Il ne trouve pas encore le chemin de l’Eglise : c’est en 1940, dans une vieille cathédrale du Midi de la France, à Mende, que sera consommé ce qui était ébauché en Pologne seize plus tôt. J’ai signalé un jour à Döblin l’étonnante similitude de la démarche dans les deux textes, « Voyage de Pologne » et « Voyage et Destin » : lui-même fut saisi de ce rapprochement qu’il n’avait jamais songé à faire, tant cette évolution se passait dans les profondeurs de son être.

Dans son être conscient, Döblin, revenu de Pologne à Berlin, s’était au contraire fait l’ardent avocat du peuple juif, chassé de chez lui, périodiquement menacé par ses divers hôtes  et auquel il fallait redonner un Etat. L’écrivain se rallia au mouvement dit « territorialiste ». Contrairement aux sionistes qui ne voyaient de salut que dans le retour en Palestine, il prônait la création d’une république juive dans un territoire neuf offrant un maximum de possibilités d’épanouissement : Australie ou Ethiopie, par exemple. Plus que la rivalité entre les clans, c’est l’absence de fondement métaphysique et religieux qui commençait dès ce moment à détourner l’écrivain des « territorialistes » sans pour autant le rapprocher des « sionistes ».

Le « Tigre bleu » qui retrace, sous forme romanesque, l’établissement des Jésuites dans le Paraguay, forme le second volume d’une trilogie dont le tome 1 s’appelle « Voyage au pays sans mort » et le tome III « La nouvelle forêt vierge ». L’ensemble portait à l’origine le titre malheureusement supprimé sur la demande de l’éditeur « Amazonas ». Retenons ici simplement que c’est à la Bibliothèque Nationale, en feuilletant de magnifiques atlas en couleur, que le thème du fleuve Amazone s’était imposé au romancier. Son imagination s’était mise en branle. Il l’étaya selon son habitude par d’innombrables notes de lecture, incorporées au fur et à mesure dans l’ouvrage qui était en train de naître.

L’ouvrage à peine terminé, Döblin s’était mis à une autre trilogie : « Novembre 1918 ». L’influence de Kierkegaard y est très sensible. Tout en travaillant à la Nationale à son grand roman indien, Döblin y avait fait la découverte du penseur Danois. « Au cours de l’année 1936, je dévorai l’un après l’autre ses volumes. J’en tirai de longs passages, remplissant des cahiers entiers. Il me bouleversait. Il était sincère, lucide, vrai. Les résultats auxquels il parvenait m’intéressaient moins que sa manière, la direction qu’il avait choisie, la fermeté de sa quête ». De Kierkegaard, il remonta en 1939 vers Tauler, le mystique strasbourgeois du XVIII° siècle. Insensiblement, toutes les routes l’acheminent vers ce qui devait être au centre de sa « vieillesse » : le Nouveau Testament.

Dans « Pas de Pardon », Döblin avait retracé l’histoire d’une famille juive d’avant 1914 et mis à nu les causes d’une faillite individuelle. C’est l’histoire de la faillite d’un peuple- l’Allemagne d’après 1918- qu’il analyse dans sa nouvelle trilogie.

Le tome I « Bourgeois et Soldats » paru en 1939, se passe en Alsace, au moment de la débâcle allemande. Le romancier connaissait l’Alsace pour y avoir passé les années de guerre. Inapte au service dans une unité combattante à cause de l’état de ses yeux, il avait d’abord été envoyé comme médecin à l’hôpital militaire de Sarreguemines, en Lorraine. Il l’avait quitté en 1917 à la suite d’un incident qui n’est guère connu et qui fait honneur à son courage civique : au mépris des règlements, il était allé faire part directement, au médecin-général, des coupables négligences  de son supérieur hiérarchique, terreur de l’hôpital. Se heurtant d’abord au refus d’être écouté, il avait fini par obtenir le renvoi du sinistre personnage tout en devant accepter sa propre mutation dans un autre hôpital.

Nous avons visité ensemble, en mai 1938, la petite ville de Haguenau où il a travaillé jusqu’en novembre 1918, ainsi que Strasbourg, où il se rendait de temps à autre et dont la bibliothèque lui fournissait la documentation pour son « Wallenstein », alors en voie d’élaboration. Les larmes lui vinrent aux yeux en visitant la cathédrale, et plus tard sur le pont de Kehl, face à sa patrie livré aux criminels.

Sa Trilogie devait choquer tout le monde, à commencer par certains Français chatouilleux qui empêchèrent stupidement, après 1945, la réédition du volume dont l »action se situe en Alsace. Les nationalistes allemands, violemment attaqués au long de trois volumes, se montrèrent encore plus intraitables. Il y a pourtant là des scènes aussi vraies que justes et dont l’équivalent ne se trouve nulle part ailleurs : l’atmosphère d’un lycée berlinois après 1918 ; l’entrevue entre un pasteur westphalien  et un blessé de guerre, d’autres encore. La gauche, à son tour, se sentit visée.  Döblin est sans pitié pour Ebert, qu’il n’a jamais connu personnellement, mais dont il dénonçait dès 1919, dans ses essais politiques, l’esprit de capitulation devant les généraux et la grande industrie- intransigeance qui amena sa rupture avec un ancien condisciple, Ernst Heilmann, rédacteur au « Vorwärts ». Les communistes, enfin, ne pouvaient admettre la peinture de Liebknecht et de Rosa Luxemburg, principaux héros du tome III  si l’on met à part le vrai héros de toute la Trilogie. Friedrich Becker, ancien professeur de lycée qui retrouve son poste en revenant du front comme lieutenant, puis en est chassé pour « esprit subversif », alors qu’il essaie simplement de mettre en accord sa vie avec les prescriptions de l’Evangile. Dans l’esprit de Döblin, les visions de Becker s’opposent à celles de Rosa Luxemburg : « visions d’un chrétien, épris de vraies fraternité ». L’héroïne communiste, en revanche, est présentée comme une visionnaire tranchante et doctrinaire. La documentation de Döblin sur elle était solide ; en outre, il avait connu personnellement cette idéaliste avide de mettre en actions ses rêves. Sa fin horrible, l’assassinat par la droite, le révoltait profondément. Il savait d’autre part qu’elle était soumise à des crises d’hystérie dont ses biographes officiels se gardent bien de parler. A son tour Döblin- tout en décrivant en psychiatre expérimenté le déroulement de ce genre de crise – leur donne un contenu purement imaginaire selon son propre aveu, mais conforme à l’esprit du roman.

Absorbé par son œuvre, toutes les matinées étaient consacrées au travail et une partie de l’après-midi aux lectures, Döblin passait le reste du temps soit dans sa famille, soit à des flâneries dans Paris et séances dans les cafés de Montparnasse et du Quartier Latin où il discutait des problèmes de l’heure avec les écrivains allemands, si nombreux alors dans la capitale.

C’est encore dans un milieu de germanistes que Döblin allait travailler quand la guerre eut éclaté. Lui-même a relaté cette période de sa vie dans la première partie du long récit autobiographique « Voyage et Destin », rédigé en Amérique de 1940 à 1941. Je me bornerai à apporter  un certain nombre de précisions.

Les services dont nous faisions partie étaient installés à l’Hôtel Intercontinental, réquisitionné pour les besoins du Haut-commissariat à l’Information, lui-même rattaché à la Présidence du Conseil et dirigé par Jean Giraudoux. La section allemande ne comprenait au début qu’une dizaine de personnes. Quelques autres germanistes ainsi que des journalistes vinrent grossir les rangs dans le courant de l’hiver 1939. Nous fûmes une vingtaine en tout. Chiffre dérisoire quand on songe aux effectifs utilisés par la propagande de Goebbels. Le fractionnement était tel au demeurant que nous n’avions pas la moindre prise sur les émissions en langue allemande : nous ne pouvions que transmettre à un service logé ailleurs les nombreuses critiques reçues à ce sujet de divers pays neutres.

Döblin et moi étions chargés plus spécialement de la rédaction de tracts et de brochures de contre-propagande. Notre tâche était difficile, voire impossible ; nous ne tardâmes pas à nous en rendre compte.

Döblin donna libre cours à sa verve dans la série de journaux satiriques que nous avions intitulés « Fliegende Blätter » et qui devaient en principe être lancés par des avions. Les aviateurs avaient d’autres soucis. Un général de l’armée de l’air nous révéla en mai 1940 qu’au cours d’une tournée d’inspection, il avait vu des ballots entiers de ces tracts dans les entrepôts…

D’autres tracts – la majorité – faisaient le point de la situation politique et militaire sur un ton d’information objective. Plus intéressants furent les nombreux projets que Döblin apporta sur la construction de l’Europe future. Il retrouvait là un problème, celui de l’Etat juste, qui n’avait cessé de le hanter dans ses romans aussi bien que dans ses Essais.

Une nouvelle branche s’ouvrit à notre activité en décembre 1940, quand la décision fut prise en haut lieu de diffuser les textes de propagande au moyen de haut-parleurs installés dans certains points de la ligne Maginot, face aux lignes allemandes. Döblin composa d’étonnantes parodies de lieder. L’écrivain, grisé un instant par ce nouveau moyen d’action, évoqua le souvenir de l’Iliade  où les héros se lancent des brocards avant la bataille. Nous avions le sentiment oppressant de vivre dans un univers kafkaïen, où tout n’est que trompe l’œil. « Colmater, que peut bien signifier ce terme ? Que veut-on nous cacher ? » ne cessait de répéter Döblin, en arpentant le bureau lors des premières grandes défaites, en mai 1940.

C’est le 10 juin 1940 que le Ministère de l’Information se replia sur Tours. Le voyage s’accomplit en chemin de fer. Les moyens de locomotion allaient devenir plus primitifs par la suite…A Tours, l’Hôtel du Faisan nous accueilli provisoirement, étant réservé ensuite à des prioritaires, les députés. Nous dûmes nous battre pour obtenir une chambre pour Döblin. Le 14 juin, nous partîmes pour Moulins sous la pluie, en camions découverts cette fois-ci. Les grands chefs et beaucoup de moindres seigneurs s’étaient repliés dans de confortables voitures personnelles.

Etendus sur de la paille douteuse, des membres de l’Institut se trouvaient mélés aux pères, mères, grands-parents et beaux-parents des secrétaires et dactylos. Un paysan, surgi à l’aube lors d’un interminable arrêt en rase campagne, vint contempler le spectacle insolite. L’un de nos passagers, plus ou moins clandestins, en profita pour lui demander où nous pouvions bien nous trouver. Interrogé à son tour, il déclara fièrement à l’Auvergnat : « Nous ici, c’est le Ministère de l’Information ». La réponse remplit de stupeur l’homme qui conclut après une intense méditation : « Ah, c’est comme ça le Ministère de l’Information ? Je commence à comprendre ! ». Il n’avait pas tort. La        dislocation du service eut lieu à Cahors le 19 juin, chacun de nous recevant environ 2.000 francs comme argent de route. Au petit matin du 20, Döblin partit à la gare pour essayer de rejoindre Le Puy. Il m’avait confié le lourd manuscrit inachevé du tome II de sa Trilogie- et fut consterné en le recevant un mois plus tard par la poste, à Toulouse. Ce n’est qu’en Californie qu’il put reprendre ce travail. En été 1940 le sujet semblait appartenir au temps préhistoriques.

La route du Puy était déjà coupée quand Döblin avait grimpé dans le train. Refoulé vers Mende, il s’y était rendu suspect par son allure d’étranger et sa prononciation du français. On l’interna dans un camp. Internement peu rigoureux, puisque des sorties en ville lui étaient accordées. C’est dans la Cathédrale de Mende que s’opéra sa conversion, que le baptême devait consacrer plus tard en Amérique. Les 4 lettres qu’il m’adressa de Mende, et qui témoignent au demeurant d’une bonne connaissance du français, font des allusions mystérieuses à cette crise spirituelle. Pour nous, il s’agissait à l’époque de deux choses : le tirer du camp et l’aider à retrouver sa femme. Celle-ci avait depuis longtemps quitté Le Puy ; elle espérait rejoindre son mari à Bordeaux. Grâce à diverses interventions, en particulier, celle de Monsieur Luc, les époux finirent par se rejoindre à Toulouse. La première lettre que je reçus de cette ville, le 13 juillet, se termine par ce mot : « résister ». Döblin figurait en tête de la liste de réfugiés dont l’Allemagne demandait l’extradition. La famille arrive à Marseille le 24 juillet. Par une chance inouïe, grâce au dévouement de quelques Français, dont de hauts fonctionnaires, grâce surtout à l’indomptable énergie de Madame Döblin, toujours prête à défendre son mari, l’écrivain, sa femme et le plus jeune de leurs fils réussirent à s’embarquer à temps pour l’Amérique où des amis s’étaient entre temps employés pour eux.

Il avait fait un premier séjour aux Etats-Unis 16 mois plus tôt. Bien qu’à peine remis d’un accident, une auto l’avait renversé à la sortie du Louvre, début avril 1938, il avait tenu à se rendre à l’invitation du Pen-Club fin avril. Accueilli avec une déférence toute particulière, il fut placé à côté du Président Roosevelt lors d’un diner officiel. Les relations nouées à cette époque allaient être précieuses par la suite.

Döblin quitta l’Europe la mort dans l’âme. La France était vaincue ; son fils aîné, depuis le 21 juin, reposait en terre lorraine. Wolfgang Döblin avait tenu à se battre et jamais ne refusait son concours pour des missions périlleuses. La croix de guerre avec palme et la médaille militaire ont récompensé son héroïsme.

Ils revinrent à Paris, en octobre 1945, et trouvèrent un abri chez le professeur Tonnelat. Quelques semaines plus tard, le 9 novembre, Döblin arriva à Baden-Baden, suivi de sa femme un peu plus tard. Il y emportait le manuscrit de son « Hamlet  ou la longue nuit prend fin ». Le roman avait été commencé en Amérique, à l’époque où les studios de Hollywood lui demandaient une collaboration, dont il fut finalement tenu aussi peu compte que celles d’autres écrivains exilés. L’œuvre fut terminé à Baden-Baden vers 1946-47.

Rien n’a plus nui à Döblin que ce retour « dans les fourgons de l’étranger ». On ne lui  pardonne pas de s’être montré à la messe du dimanche en uniforme français. Le port en était cependant obligatoire, au début, pour les administrateurs civils, et cet uniforme n’avait-il pas été celui de son fils tombé sur le front dans sa lutte contre les nazis ? Originaire de l’Allemagne du Nord, l’écrivain se sentait lui-même mal à l’aise dans l’Allemagne du Sud. Ses réactions furent vives à l’égard de tous ceux qui, de près ou de loin, avaient pactisé avec le régime. L’un des hommes avec lequel Döblin sympathisait profondément fut le professeur Heuss, alors ministre dans le cabinet wurtembourgeois et qu’il avait beaucoup fréquenté à l’intérieur du « Schutzverband deutscher Schriftseller », à Berlin. Devenu Président de la République fédéral, Th. Heuss à continué à vouer à Döblin une vive admiration, et à une ou deux reprises, est allé rendre visite à domicile à son ami, déjà frappé par la maladie. Döblin lui-même a retracé l’histoire de cette amitié dans une étude de la « Festschrift », parue à l’occasion des 70 ans de Th. Heuss, l’un des rares « littéraires » que l’Allemagne ait jamais possédé parmi ses chefs politiques.

Döblin était fermement convaincu de la nécessité et de la possibilité de la « rééducation ». Bien vite, cependant, l’atmosphère du « Stéphanie », à Baden-Baden, lui rappela celle du « Continental » à Paris. Son rôle, contrairement à ce que l’on croit, était fort modeste et se limitait principalement à la lecture critique d’une partie des innombrables manuscrits présentés en vue de leur publication. Encore son avis ne pesait-il guère dans la décision finale. On ignore que lui-même a été son propre censeur, en empêchant la réimpression du roman « Wallenstein » : livre trop guerrier, à son gré, dont il valait mieux différer la publication. De même, il accepta le refus de rééditer « Bourgeois et Soldats ».

Dans l’exil américain, de grands écrivains de langue allemande avaient fait hommage à Döblin, pour ses 65 ans, en 1943, d’un document unique : des lettres autographes célébrant les divers aspects de son œuvre. Thomas Mann y figure à côté de sen frère Heinrich Mann, Werfel à côté de Brecht. La parution, en 1947, d’une étude sur la littérature allemande, qui reprenait certaines thèses formulées dans une brochure éditée à Paris, allait réveiller d’anciennes oppositions. L’ouvrage, en dépit de quelques vues profondes sur les relations entre l’écrivain et l’Etat en Allemagne, prêtait à la polémique. Une autre cause de conflit fut la parution de la revue « Das Goldene Tor », fondée et dirigée par Döblin et dont le 1er numéro sortit à Baden-Baden en septembre 1946. Largement ouverte à la production  étrangère, elle connut des débuts brillants à une époque où le papier et les revues étaient rares. L’intransigeance de Döblin à l’égard du récent passé, le choix sévère des collaborateurs, l’étroite liaison avec les services culturels français, la concurrence grandissante de revues prêtes à tout pardonner allaient très vite former un obstacle sérieux à la diffusion du « Goldenes Tor ». Ajoutons que Döblin a toujours eu la plume vive, le verbe mordant, l’esprit acéré : grand remueur d’idées et semeur de suggestions, nullement chef d’école, franc-tireur par excellence. La revue disparut fin 1950.

En revanche, l’ « Akademie der Wissenschaften und Literatur », fondée sous son impulsion, en 1949, allait connaître un remarquable épanouissement. Constituée au moment le plus dramatique de la tension russo-américaine, elle était d’abord destinée à prendre le relais de l’ancienne et célèbre « Preussische Akademie », incluse, comme l’Université, dans la zone soviétique. Elle forme actuellement l’une des associations les plus réputées de l’Allemagne de l’Ouest. Après avoir quitté Baden-Baden pour Mayence avec les services culturels, au printemps 1949,  Döblin est venu s’installer dans un nouvel appartement parisien, quatre ans plus tard. Son état de santé, l’a amené à retourner dans les cliniques du pays de Bade où il avait fait de brefs séjours auparavant.

Pour les 70 ans de l’écrivain, les services culturels français avaient organisé une cérémonie à Baden-Baden, en même temps qu’ils honoraient l’écrivain par la publication d’un recueil en langue allemande qui contient différents textes autobiographiques du romancier ainsi que l’hommage, sous formes d’articles, d’une vingtaine d’écrivains allemands.

Des nombreuses notes que, sur sa propre demande, j’ai prises au cours de nos fréquentes et longues conversations à Paris, je ne retiendrai ici que quelques éléments. Le thème religieux y revenait souvent. Il parlait avec admiration des jésuites qui l’on introduit, en Amérique, dans la connaissance du catholicisme. Le parfait connaisseur de Hegel et de Marx, l’admirateur d’Aristote que l’étudiant avait lu et approfondi dans l’original, à Berlin se trouvait à son aise avec ces interlocuteurs, comme lui grands dialecticiens. Au système de Saint-Thomas, il préférait la pensée des Pères de l’Eglise des premiers siècles. Le protestantisme lui paraissait pauvre et fade à côté de tout ce que la religion catholique pouvait lui offrir. Une personnalité comme celle d’Albert Schweitzer, dont je l’ai entretenu à plus d’une reprise, lui était totalement étrangère. Le baptême : «  le moment le plus extraordinaire de mon existence, je me sentais comme soulevé au-dessus de la terre et de moi-même ». Les retombées étaient nombreuses et lui semblaient inévitables. « Toujours à nouveau je lutte pour conserver la foi ». Sa maladie, une paralysie des membres, s’accompagnait d’hallucinations où le combat avec Satan jouait un grand rôle.

Dans l’isolement où il vivait à Paris, la radio lui fut précieuse.  La politique  continuait à passionner Döblin. Même dans les pires crises de santé, il réclamait les journaux. Tour à tour mordant et anxieux, il suivait la dégradation des affaires françaises. Le désastre de Dien-Bien-Phu, sans être imprévu, le troubla profondément. Les quelques pages qu’il a dictées à sa femme dans les jours qui suivirent, portent le titre « Tränen über Tränen ». Ce court texte bouleversant et comme baigné de larmes, débute par un hommage à la France du XIX° et du XX° siècle et de tout ce qu’elle lui à apporté. Et c’est en terre française que l’écrivain désira reposer un jour, près de son fils qui a donné sa vie à la France.

Robert Minder – 1902-1980

Professeur à la Sorbonne