Esquisse pour un portrait de Döblin

Hermann Kesten

Esquisse pour un portrait de Döblin

Nature nerveuse et vive ; un regard pétillant et absorbé, derrière de grosses lunettes ; un rire bienveillant, et je ne sais quelle alacrité berlinoise ; c’est Döblin, tel qu’il est venu avec prestesse prendre sa place parmi les patriarches de la littérature allemande.

C’est un singulier vieillard, gai comme Gavroche, courroucé comme un prophète de l’Ancien Testament, ivre de cosmologies et des débordements de sa propre imagination, nageant avec joie dans le flot jamais tari de la langue, espiègle et mage tout à la fois. Puis vint pour finir le temps de la ferveur religieuse ; le « Grand Inquisiteur de l’athéisme » s’est fait élève des Jésuites. Mais c’est un Maître, et depuis si longtemps….

Son tempérament de créateur le range au nombre des prophètes ; leurs étranges qualités sont aussi les siennes ; il est sombre, parle dans le désert, et se cabre contre les Dieux ; sa vue est courte, mais son regard va loin ; il est si confus parfois, et pourtant sensé et lucide ; il y a tant de raison en lui, mais c’est une grande voix enivrée.

Novateur épris de l’inédit, expérimentateur maniant les formes d’art avec un brio étourdissant, adepte voluptueux de la modernité, il n’aime pas à répéter ni à s’attarder sur un terrain artistique déjà conquis. Tout cela rend peut-être moins simple l’accès à son univers poétique ; un univers qui reflète le monde réel, comme chez tout vrai romancier, et où cependant règne la plus vagabonde des imaginations.

L’imagination créatrice toujours en éveil et les procédés rigoureux du naturaliste qui rassemble patiemment des notes, avec, parfois, une apparence de cynisme : telles sont les deux composantes majeures du poète Döblin.

Cette imagination exubérante qui se moque des conventions et ce plaisir cérébral d’un esprit acharné à scruter la nature humaine et les mondes, enfin le gout de Döblin pour l’histoire et l’exotisme ; autant d’éléments qui le situent au voisinage du romantisme germanique.

Döblin, le juif de Stettin, le médecin berlinois, le poète cosmopolite des grandes villes, le disciple de Freud et l’héritier de Shaw, membre de la triade internationale des poètes résolument moderne : Döblin- Joyce- Dos Pasos ; Döblin qui passa par l’expressionisme, fut influencé par le Taoïsme, s’inspira du Futurisme ; l’exilé qui devint citoyen français, l’Européen banni (mais les exilés et les bannis sont les précurseurs du véritable Européen de l’avenir, vrai citoyen du monde) ; Döblin dont les romans nous mènent dans leur course errante du Pérou à la Chine, de Babylone à Berlin et dans la forêt vierge d’Amérique, de Zurich à Cracovie et à Paris, Alfred Döblin est une figure éminemment allemande. Parmi tous les poètes d’autrefois, c’est à Jean Paul qu’il s’apparente le plus : dans leur œuvre à tous deux, la province allemande et une imagination à la mesure du monde entier célèbrent leurs noces poétiques.

Un poète allemand ! Une œuvre baroque, à l’allemande ! Et sa vie de poète, ne fût-elle pas allemande ? En effet, est-il un poète allemand de quelque importance qui ne soit au moins une fois entré profondément en conflit avec ce peuple impatient, véhément et instable, périodiquement lancé à la poursuite d’une chimère ?

Quelle ironie du destin ! Ce poète chassé de son pays était plus berlinois que les millions de Berlinois restés dans leur ville, et son œuvre est plus allemande que toute autre, elle qui atteste si fièrement la permanence de la langue inspirée au milieu des ruines et du nivellement général.

Ses descriptions sont d’une extrême richesse, sa manière de conter rigoureuse. Tout l’intéresse ; il possède la belle assurance du poète épique qui connait, sait tout. Il chante le monde dans ses moindres détails, il se livre à une orgie d’associations. Cet inspiré est aussi causeur : il conte, chante, se souvient, n’oublie rien, exhale ses plaintes, médite, étale un savoir encyclopédique, décrit et invente un univers de merveilles poétiques. C’est un grand conteur d’histoires – un moderne fabuliste. Il aime d’un même amour les sujets les plus grandioses et les moindres microcosmes.

Sa langue, nonchalante, imagée, luxuriante, tropicale, torrentueuse, participe plus du fragment lyrique que du discours organisé ; elle est plus opulente que mélodieuse, plus riche que précise, plus fougueuse que raffinée, plus ensorcelante que parfaite.

Les types qu’il a les mieux réussis sont des êtres paisibles, portés  à la médiation, contemplatifs, et à l’opposé, des êtres inquiets, traqués, véhéments, promis à d’atroces souffrances. Il préfère peindre les peuples plutôt que les individus, les civilisations plutôt que les civilisés, le monde prétendu fantastique plutôt que le monde dit réel. Les idoles, les miracles et la nature (y compris le pullulement des grandes villes), voilà son univers familier. Les millénaires et les civilisations disparues s’étendent devant lui comme les strophes d’un immense poème en prose.

(« Meine Freunde Die Poeten », 1953)

« Mes amis les poètes ».

Hermann Kesten ( 28/1/1900- 3/5/1996)

Auteur de nombreux romans, nouvelles, essais…

Exilé  en Hollande, en France et aux USA a contribué  à travers l’European Rescue Committee à aider de nombreux écrivains (dont Alfred Döblin) et artistes à trouver refuge aux USA en 1940-1945